
Vladimir Nabokov – 1955
À la lecture de Lolita, le lecteur peut d’emblée éprouver une réticence instinctive à poursuivre — et c’est là l’un des paradoxes de l’œuvre. Le thème central, celui d’une obsession pédophile décrite avec une désarmante lucidité, heurte, dérange, voire rebute, tant il semble trahir la fascination trouble de l’auteur pour la perversion qu’il met en scène. Ce malaise, Nabokov lui-même en était conscient : il le souligne dans la postface de son livre, expliquant combien les premiers éditeurs refusèrent le manuscrit, le jugeant indéfendable, indécent ou simplement inacceptable sur le plan moral. Le scandale du sujet, cette relation monstrueuse entre un homme mûr et une enfant, recouvre tout d’abord le roman d’un voile d’ambiguïté insupportable — comme si la beauté du style risquait de justifier l’horreur des actes. À ce stade, beaucoup se sont arrêtés, incapables d’y voir autre chose qu’une confession déguisée, une projection d’un fantasme morbide plutôt qu’une œuvre d’art.
Et pourtant, derrière cette apparente apologie du vice, se déploie une écriture d’une virtuosité sidérante, une langue qui transcende la matière qu’elle décrit. Car Nabokov, écrivain polyglotte, joue avec les mots comme avec des miroirs : il glisse d’un idiome à l’autre, mêle anglais et français, fait scintiller des allusions littéraires à Poe, à Rimbaud, à la tradition romantique tout en les détournant avec une ironie mordante. Son humour noir, sa fausse modestie, ses pirouettes syntaxiques transforment la confession d’un criminel en une prouesse de style et de rythme. Cette tension entre le fond et la forme — entre l’infamie du sujet et la splendeur de la prose — donne à Lolita sa puissance singulière : celle d’un roman que l’on voudrait repousser, mais dont la beauté du langage retient malgré soi. Nabokov hypnotise par la perfection de la phrase, comme pour démontrer que la littérature peut tout dire, même l’indicible, et que le charme du verbe peut servir à dénoncer, autant qu’à séduire, les mystères de l’esprit humain.
Au fil de la narration, une étrange fascination s’installe : on se surprend, sinon à s’attacher, du moins à s’intéresser aux errances de Humbert Humbert et à ses réflexions intérieures, tout en conservant la distance critique indispensable face à un narrateur aussi manipulateur qu’érudit. Dans la première partie du roman surtout, Nabokov joue avec cette ambiguïté morale : il invite le lecteur à pénétrer la conscience du criminel, à comprendre sa logique tordue, à goûter à son humour corrosif et à sa lucidité maladive. On n’adhère jamais à ses actes, mais on en vient à suivre ses péripéties comme on observe un esprit malade se débattre dans sa propre déraison. Cette immersion inconfortable, à la fois captivante et dérangeante, constitue la prouesse du roman : faire tenir le lecteur dans une tension constante entre le rejet et la curiosité.
La seconde partie, quant à elle, marque une lente descente : celle d’un homme qui s’enfonce dans le désarroi, la solitude et la paranoïa. L’amour idéalisé de Humbert se fissure, puis s’effondre. Ce qui se voulait passion romanesque tourne à la déchéance, sans rédemption ni éclat. On songe à Flaubert, à ses amours impossibles et ses illusions perdues, mais Nabokov inverse le mouvement : ici, le rêve est pourri à la racine. La chute n’est pas seulement morale, elle est existentielle. Humbert perd tout, y compris l’image idéalisée de Lolita qu’il avait créée de toutes pièces. Le ton devient plus amer, presque délirant, et la langue, toujours somptueuse, se teinte de désespoir. Là encore, Nabokov brille : il transforme la décomposition morale d’un homme en une symphonie littéraire d’une précision glaçante. Rien n’est sauvé, rien n’est pardonné. Le roman s’achève sur une note aigre (le duel final est d’ailleurs un concentré d’humour noir et de grotesque total), sans morale ni repentir véritable, mais avec une intensité telle qu’on ne peut qu’admirer la main qui l’a écrite. Nabokov l’admettait lui-même : Lolita n’offre pas de leçon — elle offre un vertige. Et ce vertige, aussi troublant soit-il, retient le lecteur jusqu’à la dernière page.
16/20 ❤️
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