
Umberto Eco – 1980
Dans Le Nom de la rose, Umberto Eco livre une œuvre à la croisée du roman policier, du récit historique et du traité philosophico-théologique. L’auteur, fin connaisseur du Moyen Âge, déploie une plume d’une rare érudition, capable de recréer avec minutie l’atmosphère d’une abbaye bénédictine du XIVᵉ siècle. On sent derrière chaque page le travail de recherche, le souci du détail, la connaissance des rites monastiques et du vocabulaire ecclésiastique. Les termes latins parsèment le récit renforçant la crédibilité historique et contribuant à l’ambiance (trop ?) solennelle du texte. L’ensemble respire l’authenticité : la vie quotidienne des moines, la rigueur de la règle, le poids de la foi et du silence sont admirablement rendus.
L’atmosphère que tisse Eco constitue sans doute l’un des grands atouts du roman. Elle est pesante, énigmatique, parfois oppressante sans jamais verser dans le macabre pur. Le lecteur ressent cette tension sourde qui règne derrière les murs de l’abbaye, cette impression d’enfermement et de secrets murmurés. Le passage dans le labyrinthe de la bibliothèque en est le point culminant : une scène symbolique, à la fois fascinante et inquiétante, où la quête de la connaissance devient un piège. Le côté « omerta » qui pèse sur les moines, tout comme l’influence de l’Inquisition, donnent au roman une épaisseur morale et politique certaine. Même si le côté policier, incarné par Guillaume de Baskerville et son jeune élève Adso, fonctionne d’abord comme une relecture du pauvre du duo Sherlock Holmes / Watson, l’idée est intéressante et donne lieu à quelques passages captivants où la logique et la foi s’opposent subtilement.
C’est précisément là que les limites du roman apparaissent. Car derrière cette admirable reconstitution historique se cache une lecture souvent lourde, exigeante, et parfois laborieuse. Le style d’Eco, d’une richesse lexicale impressionnante, finit par ralentir la progression de l’intrigue. Les longues digressions sur les querelles théologiques, les débats doctrinaux ou les citations en latin brisent le rythme et fatiguent le lecteur. On sent que l’auteur érudit prend parfois le pas sur le romancier. Là où l’enquête aurait pu être un fil conducteur haletant, elle devient parfois prétexte à des réflexions intellectuelles qui, si elles sont passionnantes en elles-mêmes, diluent la tension narrative, tension qui semble tout de même indispensable pour un roman d’enquête.
L’intrigue policière, en soi, déçoit. Si elle capte d’abord l’attention par son cadre et son originalité, elle peine à maintenir un vrai suspense. Les indices se succèdent sans toujours provoquer la curiosité attendue, et la découverte du meurtrier, bien que logique dans la construction du roman, n’apporte ni surprise ni émotion forte. D’autres récits policiers, moins érudits mais plus maîtrisés dans leur tension dramatique, parviennent mieux à faire vibrer le lecteur. Ici, le détective ecclésiastique, malgré son intelligence et son humour discret, demeure une figure intellectuelle plus qu’un personnage réellement attachant. L’émotion reste distante, presque abstraite, comme filtrée par la froideur du raisonnement. L’ambiance, pourtant bien posée dans les premiers chapitres du livre, finit par prendre ce même chemin.
La conclusion, elle aussi, manque de souffle. L’ultime révélation ne bouleverse pas, et les motivations du meurtrier paraissent disproportionnées par rapport au mystère entretenu tout au long du roman. Le passage de l’Inquisition papale et son simulacre de procès auraient pu constituer un sommet dramatique, mais ils se transforment davantage en scène de réflexion sur le pouvoir et la foi qu’en véritable moment de tension. Cette orientation intellectuelle, cohérente avec la démarche d’Eco, laisse cependant un goût d’inachevé : on referme le livre avec le sentiment qu’il aurait pu être plus poignant, plus resserré, plus incarné. Les 600 pages du roman paraissent au final trop nombreuses pour ce qu’elles racontent réellement.
13/20
⚖️
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