
Stephen King – 1982
Pour cette incursion de Stephen King dans le domaine de l’anticipation et de la science-fiction, Running Man s’impose comme une œuvre nerveuse, sombre et terriblement visionnaire. Loin de ses récits surnaturels habituels, King livre ici une dystopie sociale d’une lucidité glaçante, qui interroge la société du spectacle et la condition humaine dans un futur proche — ou plutôt dans un présent déguisé.
Véritable domaine de prédilection de l’auteur, la fin du XXᵉ siècle est sans nul doute la période qu’il maîtrise le mieux. Que ce soit le langage cru et acide des dialogues, les lieux décrits rapidement mais sordidement, ou la psychologie des personnages, véritablement humains dans leur comportement, on ne peut qu’admirer, malgré une certaine simplicité dans l’écriture, la facilité avec laquelle Stephen King nous emmène dans un univers particulier, mais un univers qui, comme presque toujours avec lui, ressemble étrangement au nôtre. Avec une écriture limpide, sans longueurs inutiles, et avec des propos parfois prévisibles mais toujours intelligents, le livre, une fois entamé, ne se repose qu’une fois fini.
Certes, le style de King ne brille pas par sa poésie. Loin d’une prose raffinée, son écriture est brute, fonctionnelle, presque rugueuse. Les dialogues, souvent crus et sans détour, reflètent cette Amérique profonde qu’il connaît si bien : celle des laissés-pour-compte, des marginaux, des désespérés. Ce n’est pas une langue littéraire, mais une langue vraie, qui heurte, qui respire. Ce choix de réalisme cru a ses limites — certaines descriptions manquent de relief, notamment dans les passages de fuite où la grisaille du monde se répète sans grand contraste. Le moment où Ben se réfugie auprès d’un groupe de marginaux, par exemple, aurait pu offrir un contrepoint émotionnel ou humain fort. Or, la scène reste traitée brièvement, presque mécaniquement, comme s’il ne fallait perdre le souffle du récit. Car cette sécheresse stylistique, paradoxalement, renforce l’efficacité du roman. Elle colle à la nervosité du récit, à la brutalité d’un monde où chaque seconde compte. King choisit le rythme avant l’élégance, et c’est sans doute ce qui rend Running Man aussi prenant : une course sans répit, haletante, où la tension est constante du début à la fin.
Le personnage de Ben Richards, homme ordinaire plongé dans une situation extrême, n’a rien du héros charismatique. C’est un être à la fois vulnérable et obstiné, qui court pour sauver sa famille autant que pour retrouver un sens à sa vie. Si son caractère manque de chaleur, le lecteur finit pourtant par s’y identifier, tant la narration épouse ses peurs, ses doutes et ses tremblements. C’est dans le feu de l’action, plus que dans la réflexion, que la communion entre le lecteur et le personnage s’opère.
Autour de lui gravitent des personnages qui, plus que des individus, incarnent des classes sociales : les riches et les pauvres, les maîtres et les asservis, les manipulateurs et les manipulés. King dresse ici un tableau de la fracture sociale : d’un côté, une élite oisive nourrie de divertissements, de l’autre, un peuple réduit à un matériau de spectacle. Si le thème n’a rien de novateur, il n’en reste pas moins intéressant. Le Libertel — réseau télévisuel tout-puissant — symbolise ainsi cette aliénation collective, cette abdication du réel au profit de l’écran. Pourtant, King ne ferme jamais totalement la porte à l’espoir : quelques figures, comme le « black de Boston », le correspondant clandestin ou Amélia, esquissent la possibilité d’un réveil moral au sein de ce chaos médiatique.
Le scénario, simple dans son principe, se révèle d’une redoutable efficacité. Pour soigner sa fille malade et sauver sa femme de la misère, Ben Richards s’inscrit à un jeu télévisé meurtrier : « La Grande Traque », dont le but est de survivre le plus longtemps possible pendant que le monde entier regarde. Derrière ce concept, King déploie toute sa science du suspense : rythme frénétique, rebondissements constants, crescendo dramatique. Le lecteur ne lit pas, il court. L’action est si bien maîtrisée qu’elle en devient presque cinématographique.
Mais au-delà de la simple course-poursuite, Running Man se distingue par sa portée avant-gardiste. Écrit au début des années 1980, il anticipe avec une justesse troublante la montée de la télé-réalité, le voyeurisme de masse et la banalisation de la souffrance comme spectacle. King y dénonce l’abrutissement collectif, l’asservissement par les médias et la manipulation idéologique à travers le divertissement. Il y ajoute une réflexion écologique et sociale : une planète polluée, une humanité divisée entre riches et pauvres, et un système politique corrompu jusqu’à la moelle. Même la fin, d’une noirceur spectaculaire, et tragiquement prophétique, résonne comme une métaphore prophétique du suicide collectif d’une société obsédée par sa propre image.
Certains ont reproché à King de s’être inspiré du Prix du danger de Robert Sheckley, mais la comparaison tourne vite à son avantage. De Sheckley, il ne retient que le point de départ ; tout le reste — le souffle, la psychologie, la dimension sociale — porte indéniablement la marque de King. Et si Running Man évoque parfois 1984 de George Orwell, c’est moins par imitation que par filiation : King ne refait pas Orwell, il l’américanise, lui donne des tripes, du sang, et un rythme de fusillade.
S’il n’est pas un chef-d’œuvre absolu, Running Man reste une œuvre forte, moderne et d’une acuité saisissante. Derrière sa simplicité d’écriture, il dissimule une mécanique redoutable et une clairvoyance qui n’ont rien perdu de leur pertinence. L’histoire, haletante, dépasse la simple fiction de survie : elle pose des questions qui résonnent encore aujourd’hui sur la dérive du divertissement, la déshumanisation et la fragilité de notre liberté. Moins poétique qu’intuitif, moins élégant que percutant, Running Man parvient à conjuguer divertissement et réflexion sociale avec une efficacité rare. Une œuvre qui se lit d’une traite, se referme avec le souffle court, et laisse derrière elle un goût amer — celui d’un futur qu’on a trop longtemps cru fictif.
15/20 ❤️
⚡⚖️
Laisser un commentaire