
Christopher Paolini – 2003
Eragon, de Christopher Paolini, est souvent présenté comme un roman de fantasy initiatique pour jeunes lecteurs, une porte d’entrée vers un univers épique et foisonnant. Pourtant, à la lecture, on peine à comprendre l’engouement qui entoure ce livre tant il cumule les faiblesses stylistiques, narratives et thématiques. Sous ses airs d’épopée initiatique, Eragon ressemble davantage à un exercice d’imitation qu’à une œuvre véritablement inspirée.
Dès les premières pages, le style surprend — mais pour de mauvaises raisons. L’écriture n’est pas simple, elle est simpliste. On a l’impression que Paolini écrit comme il pense, sans le moindre travail de composition, de rythme ni de respiration littéraire. Les descriptions s’allongent inutilement, accumulent des adjectifs sans direction, et chaque phrase semble posée là pour remplir la page plutôt que pour créer une atmosphère. Là où un bon auteur convoque le souffle du mythe et la musique de la langue, Paolini juxtapose des phrases sèches, souvent répétitives, qui peinent à transmettre la moindre émotion.
Cette impression de maladresse s’accentue dans les moments censés être les plus poignants. Quand Eragon découvre le charnier laissé par les Ra’zacs — scène qui devrait, sur le papier, imprégner le lecteur de l’horreur de la guerre —, rien ne transparaît. L’écriture se contente d’énoncer les faits : des corps, du sang, la colère du héros. Mais aucune tension, aucune image marquante, aucun silence qui s’impose. De même, lorsque Brom, mentor et figure paternelle, meurt dans les bras d’Eragon, la scène s’étire dans un pathos mécanique : le jeune homme crie, pleure, promet de se venger… mais le lecteur, lui, reste de marbre. La douleur n’est pas transmise, elle est simplement racontée. On devine l’intention de Paolini — émouvoir, choquer, faire vibrer — mais l’exécution échoue. Il en résulte un sentiment de creux, celui d’assister à des moments censés être forts mais vidés de leur substance.
Le monde d’Alagaësia, pourtant plein de potentiel, ne parvient pas non plus à convaincre. L’auteur tente de créer un univers complet, peuplé de races et de mythes, mais l’ensemble reste artificiel. Les paysages défilent sans relief, les villages et forêts sont décrits avec des formules génériques, et jamais l’on ne ressent l’ampleur ou la beauté d’un monde de fantasy. Là où un simple bosquet chez Tolkien devient une cathédrale naturelle, ici la nature est réduite à un décor de fond. On ne sent ni la chaleur du soleil, ni le souffle du vent, ni la présence des montagnes. L’imagination du lecteur, faute de matière, s’éteint rapidement.
Les personnages ne relèvent pas davantage le niveau. Tout ici est schématique, presque caricatural. D’un côté, les gentils : courageux, nobles, altruistes. De l’autre, les méchants : cruels, violents, forcément vêtus de noir. Aucune nuance, aucune zone grise. Eragon lui-même incarne le héros naïf et sans faille, l’élu du hasard qui devient, par pure commodité scénaristique, le porteur d’un destin. Mais contrairement à un Frodo, ou même un Rand al’Thor, Eragon ne doute jamais. Il subit vaguement, agit par automatisme, ne questionne ni le sens de sa quête ni le poids de son pouvoir.
Brom, quant à lui, est un double à peine masqué de Belgarath dans La Belgariade. Vieux conteur bourru, pédagogue mystérieux, il incarne le cliché absolu du mentor de fantasy. Ses dialogues sont prévisibles, ses révélations convenues, et même sa mort ne parvient pas à lui donner de la profondeur. Arya, de son côté, n’existe qu’à travers son statut d’elfe et de femme forte, deux traits de caractère qui, à force d’être surlignés, perdent toute force. Elle est belle, froide, distante, invincible — mais jamais humaine. Pas une émotion ne traverse ses pages. Sa relation avec Eragon, censée être teintée de fascination et de respect, n’est qu’une suite d’échanges fades où la tension amoureuse est aussi absente que la vraisemblance. Quant à Saphira, la dragonne, elle aurait pu être le cœur du récit, un symbole d’amitié et de lien mystique. Mais Paolini la réduit à une monture parlante, sage et docile, qui répète les évidences et approuve toujours son maître. On aurait voulu sentir entre eux une vraie complicité, une fusion d’âmes, une dualité intérieure. Ce lien mythique n’est ici qu’une commodité narrative. Les antagonistes ne valent guère mieux. Le roi Galbatorix (rien que le nom sonne série B), figure supposée terrifiante, n’est qu’une ombre lointaine. Il règne, paraît-il, d’une main de fer sur l’Alagaësia, mais son empire n’existe jamais dans le texte. On ne voit rien de sa cruauté, rien de son génie politique, rien de son emprise. Les Ra’zacs, ses sbires monstrueux, sont réduits à des silhouettes de cauchemar surgissant pour tuer puis disparaissant aussitôt. Là encore, Paolini confond menace et présence. Le mal existe, mais on ne le ressent pas.
Cette faiblesse structurelle trouve sa source dans le scénario lui-même. Eragon se contente d’un canevas déjà vu mille fois : un jeune paysan découvre un œuf magique, devient l’élu d’une ancienne prophétie, perd son mentor, puis s’élance pour accomplir sa destinée. Tout est téléphoné, jusqu’au déroulé des péripéties. La fuite à travers les montagnes rappelle la Communauté de l’Anneau, les dialogues pseudo-mystiques avec les elfes évoquent Tolkien sans jamais en retrouver la musicalité, et les batailles finales ressemblent à une compilation de clichés : le héros découvre un pouvoir caché, triomphe par hasard, et se découvre soudain « prêt » pour la suite. Et pourtant, malgré cette absence de profondeur, le roman s’étire interminablement. Les chapitres s’enchaînent avec une lenteur désespérante. Là où d’autres auteurs de fantasy savent allier densité et rythme, Paolini s’égare dans les répétitions, rallonge les dialogues sans nécessité, multiplie les péripéties sans tension. Le lecteur, perdu dans ces tunnels narratifs, attend en vain un rebondissement digne de ce nom. Et lorsque l’action survient enfin — un duel, une poursuite, une révélation —, elle tombe aussitôt dans la banalité.
Tout cela ne serait qu’un exercice d’adolescent prometteur s’il ne s’était pas mué en produit de masse. Car Eragon doit beaucoup moins à son mérite qu’à son marketing. Le roman n’a pas percé grâce à sa qualité, mais grâce à la curiosité qu’a suscitée l’histoire de son auteur : un garçon de quinze ans, autodidacte, qui publie son premier livre avec l’aide de son père éditeur. Le conte médiatique a fait le reste. On a présenté Paolini comme un prodige, un nouveau Tolkien précoce, et l’industrie s’est empressée de transformer cette curiosité en phénomène commercial. Le paradoxe, c’est que Eragon est aujourd’hui encore vendu comme un « bon point de départ pour découvrir la fantasy », alors qu’il en trahit tout l’esprit. Là où la fantasy, la vraie, cherche à émerveiller, à interroger, à transcender le réel, Eragon se contente de l’imiter. C’est une aventure fade, sans âme, une mécanique littéraire où chaque idée appartient déjà à un autre.
En définitive, Eragon donne l’impression d’un projet sincère mais terriblement naïf, porté par une écriture sans maturité et une imagination sans rigueur. Ce n’est ni une épopée, ni un conte, ni un roman de formation : c’est une imitation enthousiaste qui confond longueur et ampleur, héroïsme et cliché, émotion et emphase. Paolini avait peut-être du cœur, mais pas encore de voix. Son œuvre en porte la trace : pleine de bonne volonté, mais creuse, artificielle, et désespérément prétentieuse. Un livre symptomatique d’une époque où le battage médiatique remplace parfois la littérature. Ceux qui cherchent la magie, la vraie — celle qui fait trembler, vibrer, rêver — feraient mieux de se tourner vers les maîtres. En effet, Eragon, malgré ses dragons, ses batailles et ses prophéties, ne déploie aucune flamme véritable. Il n’est que la pâle étincelle d’un feu mal allumé, étincelle qui ne donnera pas envie à votre humble serviteur de se perdre dans les trois tomes qui suivent.
05/20
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