
Bernard Werber – 1996
Avec La Révolution des Fourmis, Bernard Werber signe non pas la conclusion triomphale de sa trilogie, mais plutôt son naufrage. Le roman, censé boucler une saga entamée sous le signe de la découverte et de la fascination scientifique, sombre ici dans la caricature, la confusion et, plus grave encore, la prétention moralisatrice. Ce troisième tome a tout du livre de trop : répétitif dans sa forme, creux dans son propos, bancal dans son exécution. Là où Les Fourmis parvenait à émerveiller et Le Jour des Fourmis à intriguer encore par quelques fulgurances, La Révolution des Fourmis lasse, irrite et déçoit profondément.
Dès les premières pages, on retrouve la mécanique désormais usée jusqu’à la corde : un chapitre consacré aux humains, un autre aux fourmis, puis un passage tiré de l’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu. Cette alternance, qui avait une logique dans le premier volume et une inertie déjà gênante dans le second, devient ici un tic d’écriture stérile. Les trois récits coexistent sans jamais s’entrecroiser de manière cohérente ; on passe d’une page pseudo-philosophique sur les origines de la vie à une discussion adolescente sur la musique ou la société idéale, puis à une description invraisemblable d’une fourmilière maîtrisant le feu. La lecture devient hachée, artificielle, et l’on ne perçoit plus de fil conducteur autre que la volonté manifeste de remplir des pages. C’est d’ailleurs, paradoxalement, le livre le plus long de la trilogie. Pour ce qui est du style, il est toujours aussi minimaliste et ne compense pas grand chose : Werber écrit vite, platement, et ses phrases, d’une simplicité enfantine, finissent par fatiguer. Certes, la lecture demeure fluide et accessible, mais cette fluidité ressemble ici à de la vacuité.
Surabondamment, le roman s’enlise surtout dans ses personnages, qui atteignent un degré d’insignifiance rarement vu chez Werber. L’héroïne, Julie Pinson — encore une Pinson, comme si l’auteur se complaisait à recycler jusqu’à ses patronymes —, incarne à elle seule tous les travers de la narration. Adolescente rebelle, à la fois ingénue et arrogante, elle incarne la caricature du « jeune idéaliste » tel qu’on pourrait le concevoir dans un roman moralisateur des années 1980. L’auteur la dote d’un discours faussement profond sur la nature, la solidarité et la pureté des intentions, mais sans jamais réussir à lui donner une once de crédibilité. Les scènes où Julie expose à ses amis son projet de créer une communauté basée sur le modèle des fourmis frisent le ridicule. Entourée d’un groupe hétéroclite — chaque membre correspondant à une ethnie différente, comme si la diversité devait être cochée sur une liste —, elle prône un monde nouveau où « tout le monde travaillera pour tout le monde », sans hiérarchie, sans conflits. Une utopie de collège qui, dans la bouche de Werber, devient une parabole naïve et laborieuse sur la fraternité universelle.
Et de l’autre côté de cette galerie, les adultes apparaissent comme des pantins grotesques. Gonzague, le politicien autoritaire et violent, représente la bêtise réactionnaire ; le policier qui sombre dans la folie après avoir trop joué à Civilization IV (!) symbolise la corruption du pouvoir ; le reste de la population humaine n’est qu’un amas de clichés : journalistes menteurs, politiciens véreux, parents absents, consommateurs abrutis. Werber oppose son groupe d’adolescents idéalisés à un monde adulte caricatural, comme s’il cherchait à nous convaincre par la simplification la plus grossière. On se croirait parfois dans une fable pour enfants déguisée en roman de science-fiction.
Quant au scénario, il tient à peine debout. L’intrigue principale repose sur une révolution menée par Julie et ses amis contre le monde adulte, avec pour point de départ… un concert de musique. Ce soulèvement improbable sert de prétexte à une succession de scènes invraisemblables où des adolescents, armés de leur naïveté et de quelques ordinateurs alimentés par deux panneaux solaires de fortune, bâtissent une micro-société idéale. Le lecteur, d’abord amusé, finit par être consterné devant tant d’absurdité. Les passages où Julie et sa bande expliquent comment ils font fonctionner une école, un réseau de communication et même un système politique depuis une base improvisée ressemblent à des brouillons de science-fiction pour jeunes lecteurs. L’auteur accumule les incohérences : un GSM satellite qui marche sans batterie, des ordinateurs autoalimentés, des colonies entières nourries par la bonne volonté. Tout devient prétexte à moraliser plutôt qu’à raconter.
Les fourmis, censées être le cœur de la trilogie, deviennent ici presque absentes. Leurs apparitions, épisodiques et souvent artificielles, servent surtout de métaphore à peine déguisée pour illustrer les idéaux collectivistes de Julie. Les passages consacrés à la société myrmécéenne, autrefois fascinants par leur réalisme, sombrent dans l’absurde : on découvre des fourmis qui apprennent à maîtriser le feu (!), à manipuler les humains, ou encore à développer une conscience politique. Ces éléments, mal amenés et dépourvus de cohérence, achèvent de discréditer l’univers que Werber avait si patiemment construit dans le premier tome.
Et puis il y a le procès final, véritable sommet du grotesque. L’auteur, croyant sans doute offrir une conclusion symbolique et percutante, nous livre un simulacre de tribunal où humains et fourmis s’affrontent dans une parodie de justice planétaire. Les dialogues sont d’une pauvreté affligeante, les arguments tournent en rond et la mise en scène confine à la farce. Le juge, caricatural, accepte même de trancher le conflit… par un concours entre les deux espèces ! On ne sait plus s’il faut rire ou pleurer devant cette avalanche d’idées mal digérées. Werber prétend y dénoncer la corruption des institutions humaines et la décadence morale du monde moderne, mais son propos se dilue dans une prose de hippie repentie.
À travers ce troisième tome, Werber semble avoir perdu toute la rigueur scientifique et toute la curiosité qui faisaient la force de ses débuts. Sa plume n’explore plus, elle assène. Son univers n’émerveille plus, il rabâche. Les Fourmis, jadis métaphore d’une autre forme d’intelligence, deviennent ici des symboles creux d’une utopie mal ficelée. Le roman, étiré sur plus de 600 pages, tourne à vide. L’auteur s’écoute parler, multiplie les sermons, enfonce des portes ouvertes et sacrifie toute vraisemblance sur l’autel du message. La Révolution des Fourmis est donc une déception totale : un roman confus, naïf, prétentieux et fastidieux. En voulant à tout prix donner une portée philosophique à sa trilogie, Werber a perdu ce qui faisait son charme premier : la curiosité sincère et le sens du merveilleux. À la place, il ne reste qu’un grand désordre d’idées, un verbiage humaniste de pacotille et une série de personnages caricaturaux dont on se désintéresse dès les premières pages.
06/20
Laisser un commentaire