Les Fourmis II : Le Jour des Fourmis

Bernard Werber – 1992

Avec Le Jour des Fourmis, Bernard Werber poursuit son exploration du monde myrmécéen, mais cette fois, la magie du premier tome ne prend plus. Là où Les Fourmis émerveillait par son originalité, sa rigueur et son audace, cette suite s’enlise dans une intrigue confuse, alourdie par la présence humaine et minée par un verbiage pseudo-scientifique qui sonne souvent creux. Le roman conserve bien sûr les bases qui ont fait le succès de son prédécesseur — une alternance entre le monde des fourmis et celui des hommes, un ton de vulgarisation ludique, des interludes encyclopédiques —, mais tout cela, désormais, paraît mécanique, comme un système dont on verrait les rouages.

Dès les premières pages, Werber reprend son dispositif à double narration. D’un côté, les fourmis, menées cette fois par la lignée des 103 683 et des 56e, poursuivent leurs affrontements et s’interrogent sur la présence étrange d’êtres géants qui les observent. De l’autre, des humains tentent de percer le mystère de ces insectes intelligents. Mais là où le premier roman fascinait par la précision des descriptions du monde myrmécéen, ici, l’auteur inverse la balance : il fait des humains les véritables protagonistes. Et c’est précisément ce qui déséquilibre tout.

Le lecteur, habitué à la minutie quasi ethnologique du premier opus, se retrouve plongé dans une intrigue beaucoup plus banale. Les personnages humains prennent le pas sur les fourmis et occupent l’espace narratif, mais sans jamais parvenir à captiver. Laetitia et Jacques sont censés incarner la curiosité scientifique et l’émerveillement face à l’inconnu, mais leurs dialogues, maladroitement écrits, peinent à convaincre. Le ton hésite entre le roman d’enquête, la comédie absurde et la fable humaniste, sans jamais choisir. La partie policière, notamment autour du « tueur aux fourmis d’acier », vire au grotesque : Werber s’essaie au suspense, mais l’enchaînement des événements est si invraisemblable que l’effet tombe à plat. Ce mélange des genres finit par noyer le cœur du propos.

Le style, déjà simple dans Les Fourmis, devient ici presque scolaire. Les phrases courtes, l’écriture fluide et la structure hachée facilitent certes la lecture, mais tout semble écrit dans l’urgence. On ne retrouve plus cette rigueur dans la description ni cette fascination quasi scientifique du premier tome. Werber se répète, cite à nouveau son Encyclopédie du savoir relatif et absolu, mais de manière gratuite : les interludes encyclopédiques ne prolongent plus la réflexion, ils la surchargent. Ils deviennent des parenthèses décoratives, souvent sans lien direct avec la trame principale. Là où ils éclairaient le récit auparavant, ils l’interrompent désormais. L’univers des fourmis, lui aussi, perd de sa magie. Dans le premier tome, Werber avait su rendre crédible l’intelligence collective des insectes, leur hiérarchie, leur communication par phéromones. Ici, tout cela semble en pilotage automatique. Les fourmis, autrefois fascinantes, deviennent presque humaines dans leurs raisonnements, ce qui les rend paradoxalement moins intéressantes. Le charme du mystère s’évanouit. On assiste à des scènes de débats philosophiques entre fourmis qui sonnent artificielles, comme si l’auteur voulait absolument moraliser son propos. L’allégorie, fine et poétique dans le premier volume, devient ici lourde, voire didactique.

La partie humaine, censée contrebalancer cette trame, le faire respirer, produit l’effet inverse. Werber semble vouloir faire passer un message sur la coexistence entre espèces, sur la communication et la tolérance, mais il le fait avec une naïveté confondante. Les dialogues sont souvent caricaturaux, les comportements incohérents. La scène de la conférence entre les scientifiques, par exemple, qui devrait constituer un moment fort, tourne à la farce tant les personnages se comportent comme des clichés ambulants. Et que dire du final ? Le lecteur, qui attendait une révélation digne de la tension construite, se retrouve face à une conclusion à la fois absurde et grandiloquente : les fourmis et les humains décident d’entrer en contact, mais la scène, censée être solennelle, bascule dans un ridicule involontaire tant elle manque de subtilité.

Sur le plan thématique, Werber continue à explorer la comparaison entre humanité et fourmilière. Mais là encore, le propos se répète sans s’approfondir. L’auteur martèle son message sur l’interdépendance des espèces et sur la nécessité d’unir science et spiritualité, sans jamais parvenir à le renouveler. Là où Les Fourmis invitait, peut-être de manière indirecte, à une réflexion sur l’intelligence collective et la relativité de la conscience, Le Jour des Fourmis se contente de ressasser des idées déjà dites, en les rendant plus appuyées et moins crédibles.

Le rythme, lui, souffre d’un déséquilibre majeur. Les passages sur les fourmis sont rapides, presque expédiés, tandis que les chapitres consacrés aux humains s’étirent en longueurs. L’alternance qui faisait le charme du premier volume devient un frein. À mesure que le roman avance, le lecteur comprend que la véritable intrigue — la découverte d’un moyen de communication entre les deux mondes — ne parviendra jamais à tenir ses promesses. Tout est survolé, sans ampleur dramatique ni aboutissement philosophique.

Au final, Le Jour des Fourmis ressemble à une tentative maladroite de capitaliser sur le succès du premier. Werber, au lieu d’approfondir son univers, le dilue dans un récit bavard, trop humain, qui perd le souffle et la rigueur de son prédécesseur. Ce qui faisait la force de Les Fourmis — son étrangeté, sa fraîcheur, sa curiosité scientifique — devient ici un schéma répétitif. On ne retrouve plus la sensation de découverte, ni la fascination pour le monde invisible. Le roman se lit encore, certes, grâce à la plume fluide et à la curiosité que suscite l’univers créé, mais il laisse une impression de fadeur. Les fourmis, naguère héroïnes d’une fresque miniature et métaphysique, deviennent de simples figurantes dans une histoire d’hommes qui ne nous apprend plus rien.

En somme, Le Jour des Fourmis n’est pas un mauvais livre au sens strict, mais c’est une suite inutile — celle qui, au lieu d’agrandir l’univers, le rétrécit. Là où le premier tome ouvrait grand les portes de l’imaginaire, celui-ci les referme en les repeignant de banalité. Werber signe un roman convenable sur la forme, mais profondément décevant sur le fond : trop humain, trop bavard, et surtout trop conscient de son propre succès.

09/20

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