Le Cycle des Dieux III : Le Mystère des Dieux

Bernard Werber – 2007

Avec Le Mystère des Dieux, Bernard Werber conclut son ambitieux « cycle des Dieux »… ou plutôt l’épuise. Ce dernier tome, censé apporter les réponses attendues et donner un sens à tout ce qui a précédé, tourne très vite à la caricature de lui-même. L’univers, déjà fragilisé par la répétition dans Le Souffle des Dieux, s’effondre sous le poids de son propre système. Tout ce qui pouvait encore susciter la curiosité dans les premiers volumes — la progression spirituelle, la hiérarchie cosmique, le questionnement sur la création — disparaît ici derrière un rideau de bavardages pseudo-philosophiques et de péripéties absurdes. On n’assiste pas à une apothéose, mais à un effondrement en douceur, où la grandiloquence remplace la substance et où la conclusion se noie dans un mélange d’auto-complaisance et de confusion.

Le style, d’abord, n’a pas bougé d’un millimètre. Werber conserve cette écriture ultra-simple, fluide, mais désespérément plate, qui se lit vite et s’oublie encore plus vite. À la différence près que cette fois, la mécanique ne trompe plus personne. Le lecteur, habitué à ses tournures presque enfantines et à ses transitions didactiques, ne trouve plus ici qu’une prose vidée de son énergie. Les phrases se suivent sans tension, sans musicalité, comme dictées par un auteur pressé d’en finir. Quant à L’Encyclopédie du savoir relatif et absolu, omniprésente, elle devient littéralement un parasite : elle n’éclaire rien, n’explique rien, ne complète rien. On a le sentiment que Werber, en panne d’inspiration, s’en sert pour remplir artificiellement ses chapitres, comme s’il voulait masquer la vacuité croissante du récit. Ces coupures, autrefois stimulantes, n’ont plus aucun effet — ni sur le rythme, ni sur le fond. Elles ne sont plus qu’un gimmick, un tic d’écriture devenu réflexe pavlovien.

Mais c’est bien dans les personnages que le roman atteint le fond. Michael Pinson, encore et toujours lui, continue de monopoliser le récit, cette fois avec une complaisance insupportable. Son arrogance pseudo-spirituelle, son ton de prêcheur et sa manière de tout comprendre avant tout le monde en font une caricature d’élu cosmique. Là où il aurait fallu un héros humble, bouleversé, en quête sincère, Werber livre un Pinson imbu de lui-même, persuadé d’incarner la sagesse universelle. La scène où il se réincarne sur la Terre 18 en tant qu’écrivain est à cet égard le sommet de la mégalomanie : Werber ne se contente plus de projeter ses idées dans son héros, il s’y met littéralement en scène, comme si la frontière entre l’auteur et son personnage avait définitivement disparu. Ce passage, d’un narcissisme presque gênant, achève de faire basculer le roman du côté de l’auto-célébration pure.

Les autres personnages, quant à eux, ne servent que de figurants dans cette longue glorification déguisée. Raoul Razorback, éternel clown triste, n’a plus rien à dire. Les autres apprentis-dieux disparaissent progressivement de l’intrigue, comme si Werber n’avait plus envie de gérer leur existence. Les dialogues, d’une lourdeur affligeante, se résument à des échanges explicatifs où chacun s’exprime comme dans un cours de philosophie pour adolescents. La psychologie est inexistante, les émotions sont mécaniques, et les relations n’ont plus aucun impact. Tout sonne faux : les colères, les doutes, les élans mystiques. On devine les intentions de l’auteur à chaque ligne, on ne croit jamais une seconde aux réactions de ses personnages.

Le scénario, censé répondre à toutes les questions laissées en suspens, se délite en une succession de situations improbables et de redites. On retrouve la structure typique de Werber : un mystère à résoudre, des épreuves, une révélation finale censée bouleverser la perception du monde. Mais ici, tout semble bâclé. L’intrigue avance à grands coups de raccourcis et de « révélations » creuses. La fameuse Terre 18, où Michael revient sous une autre forme, aurait pu être l’occasion d’un bouleversement narratif, d’une remise en question de tout ce qui a été établi dans les tomes précédents. Elle n’est en réalité qu’un décor fade où l’auteur se livre à une sorte de parabole confuse sur l’évolution humaine et la divinité. Les dialogues entre Michael et ses protégés, ou entre les dieux eux-mêmes, rappellent davantage une réunion new age qu’un roman initiatique. L’humour involontaire s’installe là où Werber cherche la profondeur : chaque idée est martelée avec une telle insistance que le propos finit par tourner au ridicule.

Les dernières pages, censées livrer la grande révélation sur le « mystère des dieux », frisent le grotesque. L’auteur, à force de vouloir clore son cycle sur une note métaphysique, s’enferme dans une conclusion à la fois prétentieuse et sans impact. Tout s’effondre dans une logique de boucle, où le héros comprend qu’il fait partie de sa propre création, et où l’auteur, implicitement, se place au rang de divinité suprême de son univers. Le roman, déjà lourd de ses symboles, se transforme alors en manifeste d’ego. On ne lit plus une histoire, on assiste à la démonstration d’un auteur persuadé d’avoir écrit une révélation cosmique. L’effet est désastreux : ni philosophique, ni poétique, ni même spectaculaire, cette fin laisse un goût d’inachevé et de vanité.

À la lecture de Le Mystère des Dieux, on comprend que Werber s’est enfermé dans sa propre formule. Les thématiques, recyclées à l’infini, se sont vidées de leur sens ; la structure répétitive et les aphorismes de comptoir ont remplacé la narration. Tout ce qui faisait la singularité de ses débuts — la curiosité, l’imagination, la touche d’humour et de mystère — a disparu au profit d’une écriture mécanique et prétentieuse. Ce troisième tome, censé achever une trilogie divine, ressemble à un long épilogue sans âme, écrit sans passion, comme par habitude. Même les lecteurs indulgents des tomes précédents risquent de décrocher, tant l’ennui domine et tant la vacuité du propos saute aux yeux. En refermant ce livre, on ne ressent ni colère, ni tristesse, mais une forme de désolation : celle de voir un auteur talentueux s’enfermer dans un système qu’il ne maîtrise plus, croyant parler du divin alors qu’il ne parle plus que de lui-même.

06/20

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