Le Cycle des Dieux II : Le Souffle des Dieux

Bernard Werber – 2005

Avec Le Souffle des Dieux, Bernard Werber poursuit son ascension céleste, ou du moins essaie. On reprend exactement là où Nous, les Dieux s’était arrêté, sans pause, sans respiration, comme si le lecteur venait à peine de tourner la page d’un même livre trop long. Le décor, l’ambiance, les personnages — tout est identique. La promesse d’un renouveau narratif se dissipe très vite : rien ne bouge, rien ne s’élève. L’auteur déroule les mêmes ficelles, les mêmes dialogues pseudo-philosophiques, la même écriture linéaire et sans saveur, comme si l’Olympe n’était qu’un terrain de jeu figé où les dieux apprentis ressassent éternellement les mêmes leçons. Ce deuxième tome, censé approfondir le monde divin et ses enjeux, s’enlise dans un bavardage cosmique qui ressemble à une rediffusion de ce qu’on a déjà lu des dizaines de fois dans les cycles précédents.

Le style, toujours aussi épuré, frise cette fois la caricature. Les phrases s’enchaînent mécaniquement, les réflexions se répètent, et les fameuses entrées de L’Encyclopédie du savoir relatif et absolu tombent comme des morceaux d’un autre livre parachutés sans cohérence. Leur lien avec l’histoire devient si ténu qu’on les lit comme des pauses forcées, des paragraphes collés pour donner une impression de densité intellectuelle à un texte qui n’en a plus. L’écriture, d’une facilité déconcertante, a perdu tout ce qui faisait jadis la curiosité de Werber : il n’y a plus ni émerveillement, ni mystère, ni humour. On a la désagréable impression d’un auteur qui aligne des concepts pour se donner l’illusion de la profondeur, sans plus rien en faire sur le plan romanesque.

Les personnages, eux, n’évoluent pas, et c’est là que la lassitude devient véritablement pesante. Michael Pinson, éternel héros auto-centré, se hisse au rang de véritable caricature. Ses dialogues sont devenus des sermons, ses aventures n’ont plus rien d’humain. Chaque situation tourne autour de lui, comme si Werber projetait sur ce protagoniste son propre ego d’auteur-démiurge. Pinson comprend tout, explique tout, et finit toujours par triompher intellectuellement de tout le monde, y compris des dieux. À force de le voir monopolisant la parole, on ne ressent plus ni admiration ni empathie, mais une irritation croissante. La scène où il commence à percevoir son propre rôle d’écrivain dans son univers — préfiguration de sa réincarnation du tome suivant — relève d’un nombrilisme achevé. Ce passage, maladroitement méta, transforme un roman déjà verbeux en autoportrait déguisé d’auteur mystique persuadé d’avoir trouvé la clé du cosmos.

Autour de lui, les seconds rôles ne sont que des ombres. Raoul Razorback ne fait plus rire, il psalmodie les mêmes citations avec la régularité d’une horloge sans pile. Les apprentis-dieux historiques, censés incarner la diversité intellectuelle de l’humanité, ne sont plus que des figurants. Les discussions avec les figures mythologiques, pourtant prometteuses, manquent d’envergure : Zeus, Prométhée et les autres sont réduits à des silhouettes de professeurs fatigués récitant des maximes pseudo-profondes. On attend une dimension symbolique, une confrontation d’idées, une tension morale ; on ne trouve qu’un décor de carton-pâte.

Le scénario, censé relancer l’intérêt, s’enfonce dans une structure répétitive : les apprentis-dieux poursuivent leurs « jeux divins », créent et détruisent leurs peuples comme dans un simulateur, puis s’interrogent lourdement sur la morale de leurs actes. Et même si le jeu avance, si des apprentis-dieux sont éliminés de ce jeu cosmique, le rythme est d’une lenteur pénible. L’enquête autour du mystérieux déicide, déjà ébauchée dans le premier tome, tourne désormais en rond, avec des révélations qui n’en sont pas et des intrigues secondaires bâclées. On passe d’un épisode à un autre sans émotion, tant la narration semble fonctionner sur pilote automatique. Même les passages consacrés aux peuples créés par les dieux, qui pourraient offrir un souffle d’imagination, sont expédiés en quelques pages.

L’univers, pourtant vaste et propice à la réflexion, se retrouve vidé de son mystère. Tout est expliqué, démontré, rationalisé, jusqu’à l’absurde. Là où l’auteur aurait pu laisser une part d’ombre, une inquiétude métaphysique, il préfère tout commenter, tout analyser. À force de vouloir rendre le divin logique, il le rend trivial. Même l’humour, parfois involontaire, ne sauve rien : certaines scènes frôlent le ridicule, comme ces débats d’apprentis-dieux sur la stratégie à adopter face à leurs civilisations, qui ressemblent plus à des dialogues de collégiens en cours de philosophie qu’à des conversations célestes. Et lorsque Werber tente d’injecter un peu d’action — exploration d’univers parallèles, quêtes cosmiques, conflits entre dieux —, tout retombe aussitôt dans la morale simpliste et le discours édifiant. Les rares moments de tension sont désamorcés par un ton professoral ou une digression encyclopédique. L’auteur ne sait plus raconter, il disserte. Ce roman, qui aurait pu être une méditation fascinante sur la responsabilité du créateur, devient une interminable leçon sur la sagesse et la compassion.

On referme Le Souffle des Dieux avec une impression d’épuisement. Tout ce que Werber avait de singulier — son imaginaire foisonnant, son sens du mystère, sa capacité à populariser les grandes questions — s’est dissous dans la redondance. L’histoire n’avance pas, les personnages stagnent, le style se fige. On sent l’auteur enfermé dans son propre univers, recyclant ses idées jusqu’à les rendre creuses. Cette suite, censée donner de la hauteur au cycle, ne fait que le plomber. À force de vouloir faire réfléchir à tout, Werber n’émeut plus sur rien. Le Souffle des Dieux n’a plus grand-chose du souffle divin annoncé : c’est celui d’un auteur à bout d’inspiration, prisonnier de sa propre mythologie.

08/20

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