L’Empire des Anges

Bernard Werber – 2000

Autant Les Thanatonautes avait su intriguer par sa promesse de cartographier la mort, autant L’Empire des Anges, sa suite directe, donne l’impression d’un recyclage d’idées et d’un auteur qui, cette fois, se laisse aller à l’automatisme. Bernard Werber y étend son univers en prétendant explorer les coulisses du paradis — ou, plus exactement, l’administration céleste qui régit le passage entre les vies. Le concept est séduisant, presque vertigineux sur le papier. Mais dès les premières pages, on retrouve le même style lisse et scolaire, une écriture qui privilégie la clarté au détriment de la densité, la répétition à la nuance. Le roman, long de plus de 400 pages, se lit vite mais laisse peu de traces : une succession de phrases simples, de transitions mécaniques, d’idées moralisatrices qui se succèdent à la vitesse d’un manuel de développement personnel.

La structure du texte donne une impression d’éparpillement. Les chapitres narratifs, déjà peu fouillés, sont régulièrement interrompus par des extraits de la fameuse Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, sorte de dictionnaire mystico-scientifique dont Werber use comme d’un cache-misère intellectuel. Ces inserts pouvaient séduire dans Les Fourmis ou Les Thanatonautes, où ils apportaient un écho, un recul documentaire, un souffle d’universalité. Mais ici, ils tombent souvent hors-sujet, donnant la désagréable sensation que l’auteur a voulu remplir artificiellement son livre avec ses notes de lecture ou des réflexions glanées ça et là. Le lecteur passe alors sans transition d’une pseudo-réflexion sur la réincarnation à un rappel mythologique plaqué, avant de revenir à une scène d’action ou de bavardage céleste. La fluidité du récit en souffre, et la prétention du ton — qui se veut métaphysique — devient pesante.

Le style, volontairement accessible, finit lui aussi par se muer en écriture utilitaire : phrases courtes, syntaxe pauvre, absence d’émotion dans la description. Même les passages censés évoquer l’émerveillement spirituel ou la beauté du monde céleste semblent désincarnés, réduits à des schémas narratifs. On cherche en vain un lyrisme, une poésie, un souffle. L’univers de Werber, pourtant propice à la fascination, est rendu banal par une écriture sans aspérités. Ce n’est pas qu’elle soit mauvaise — elle est propre, efficace, lisible —, mais elle ne provoque rien : ni vertige, ni émotion, ni tension dramatique.

Les personnages, eux, confirment cette impression d’artificialité. C’est décidément un problème récurrent chez Werber. On retrouve Michael Pinson, déjà peu convaincant dans Les Thanatonautes, promu ici au rang d’ange en charge de guider les âmes humaines. Ce personnage principal, censé symboliser la sagesse acquise après la mort, se révèle étrangement fade et antipathique. Ses réflexions morales sonnent creux, ses dialogues sont didactiques, ses réactions d’une naïveté presque irritante. Werber, à travers lui, semble vouloir projeter une image idéalisée de lui-même — l’écrivain curieux, rationnel, un brin mystique — mais ne réussit qu’à créer un double romanesque sans charisme, un héros transparent qui n’inspire ni empathie ni admiration.

Autour de lui gravitent les mêmes archétypes déjà croisés : Raoul Razorback, l’éternel cynique aux maximes toutes faites, joue le rôle du compagnon contrasté sans jamais exister au-delà de ses punchlines. Quant aux trois protégés de Michael, censés incarner trois destins humains distincts et permettre une réflexion sur la destinée, ils ressemblent davantage à des caricatures qu’à des personnages. On a le jeune marginal violent, devenu tour à tour soldat, tueur, joueur de poker et malade condamné ; la starlette superficielle promise à la chute ; et le futur écrivain, alter ego évident de Werber, chez qui l’autocélébration vire à la complaisance. Ces arcs narratifs, d’une invraisemblance confondante, enchaînent les clichés comme dans un mauvais scénario de téléfilm : la rédemption par la souffrance, la quête du succès, la morale finale.

Plus gênant encore, la galerie de personnages « historiques » qui surgissent dans le récit achève de ruiner la crédibilité du tout. Voir Marilyn Monroe mariée à un rabbin ou Émile Zola reconverti en avocat des âmes relève du pur non-sens littéraire. Ces interventions pseudo-humoristiques, loin d’ajouter de la profondeur, cassent le ton et transforment ce qui aurait pu être une fable métaphysique en pastiche maladroit. On devine l’intention de Werber : mêler Histoire, mythe et spiritualité pour créer un monde complet, transversal. Mais l’exécution reste d’une maladresse déconcertante, oscillant entre sérieux pompeux et humour involontaire.

Quant au scénario, il reprend presque trait pour trait la structure de Les Thanatonautes : une exploration progressive d’un monde « au-delà », ponctuée de révélations et de tests initiatiques. Mais là où le premier tome surprenait par son concept neuf, celui-ci se contente de répéter la formule sans la réinventer. Les anges, censés servir de guides spirituels, passent la moitié du roman à papillonner d’une âme à l’autre dans des scènes anecdotiques qui n’apportent rien à la trame principale. Les 400 pages s’étirent sans progression réelle, et chaque détour donne l’impression de relire la même séquence sous un autre nom. Le cœur de l’intrigue — cette quête pour découvrir ce qu’il y a « après » la condition d’ange — aurait pu être fascinant s’il avait été traité avec sobriété ou mystère. Mais Werber préfère multiplier les sous-intrigues manichéennes et les rebondissements invraisemblables, au point que le lecteur ne sait plus s’il lit un roman de science-fiction, une parabole spirituelle ou un conte moraliste. À force de vouloir tout expliquer — les anges, le karma, la réincarnation, le libre arbitre —, l’auteur épuise son propre imaginaire et ne laisse plus de place à la suggestion.

En définitive, L’Empire des Anges se lit comme un prolongement affaibli, un produit dérivé des Thanatonautes. Les idées de départ sont bonnes, mais leur traitement manque cruellement de rigueur et de souffle. L’écriture, toujours claire, manque de profondeur ; les personnages, d’humanité ; la narration, de cohérence. Ce qui devait être une odyssée métaphysique devient un long exposé sur la morale, ponctué de citations et de maximes pseudo-spirituelles. Werber, qui avait autrefois le mérite d’éveiller la curiosité du lecteur sur les mystères de l’existence, semble ici s’enliser dans son propre système. Son univers n’évolue plus : il se répète. Reste l’imagination, foisonnante, sincère, mais servie par une écriture qui n’en fait rien.

08/20

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