
Bernard Werber – 1993
L’Encyclopédie du savoir relatif et absolu, sans doute l’un des ouvrages les plus emblématiques de Bernard Werber, tient une place singulière dans son œuvre. C’est à la fois le prolongement et le socle de tout son univers littéraire : un compendium de réflexions, d’anecdotes et de curiosités où l’auteur tente, à sa manière, de faire dialoguer la science, la philosophie et le mythe. Si l’on devait la définir en une phrase, on pourrait dire qu’elle est un peu la “mémoire universelle” de Werber — un lieu où se croisent l’imaginaire collectif, l’esprit encyclopédique et les convictions personnelles de l’auteur.
Dès les premières pages, le ton est donné : l’écriture, fidèle au style habituel de Werber, se veut accessible, directe et claire. Pas de tournures complexes ni de prose alambiquée : le texte vise la compréhension immédiate, parfois au détriment de la nuance. Mais cette simplicité, ici, n’est pas un défaut. Elle sert le propos. On ne lit pas une démonstration savante, mais une succession d’entrées brèves et de récits anecdotiques, souvent racontés avec une sincérité et une curiosité communicatives. C’est un livre qui peut se feuilleter dans n’importe quel ordre, qu’on peut ouvrir à n’importe quelle page pour en tirer une idée, un sourire ou une réflexion.
Sur le fond, les histoires et anecdotes constituent sans doute la plus belle réussite de l’ouvrage. Certaines sont tirées de faits historiques, d’autres de mythes anciens, d’autres encore de théories scientifiques ou philosophiques revisitées à la sauce Werber. On y découvre, par exemple, des récits sur l’invention de la boussole, des paraboles sur l’intelligence animale, des méditations sur la mort, sur l’âme, sur la curiosité humaine. Ces fragments, bien que parfois hétérogènes, révèlent un vrai goût pour la transmission et l’émerveillement intellectuel. Werber aime apprendre et faire apprendre, et cela se sent à chaque page. Tout n’est (logiquement) pas du même niveau. Certaines entrées, fascinantes par leur contenu, côtoient d’autres textes plus anecdotiques ou répétitifs. Quelques passages paraissent écrits dans la précipitation ou tiennent davantage du carnet de pensées personnelles que de l’encyclopédie rigoureuse. On sent parfois que la structure de l’ouvrage est moins travaillée que son intention, et que l’auteur préfère accumuler plutôt que hiérarchiser. Le recueil ressemble parfois à une mosaïque d’idées qu’à un système organisé. Cette absence de cohérence interne peut dérouter, mais elle participe aussi de son charme : l’encyclopédie de Werber n’est pas celle d’un scientifique, mais celle d’un conteur.
Certaines anecdotes sont scientifiquement discutables, d’autres carrément invérifiables, mais elles servent un propos plus large : amener le lecteur à réfléchir, à s’interroger, à remettre en question ses certitudes. C’est une démarche d’ouverture d’esprit plutôt que d’exactitude. En cela, L’Encyclopédie du savoir relatif et absolu ne doit pas être jugée sur sa rigueur scientifique, mais sur sa capacité à éveiller la curiosité et à stimuler la réflexion. L’un des plaisirs du recueil vient de sa diversité de tons. Certaines pages sont sérieuses, d’autres humoristiques ; certaines se veulent philosophiques, d’autres presque poétiques. Werber passe avec aisance d’une fable sur l’orgueil des dieux à une hypothèse sur la mémoire cellulaire, d’une observation sur le comportement des fourmis à une méditation sur le sens de la vie. On y trouve des pépites, des trouvailles, mais aussi des redites. Ce mélange de pertinence et de naïveté fait partie du charme de Werber : il écrit comme un rêveur qui veut tout embrasser, quitte à parfois se perdre dans l’excès.
Dans ses romans, les extraits de cette encyclopédie tombaient souvent comme des “cheveux dans la soupe” : intercalés entre deux chapitres d’action, ils coupaient le rythme ou rompaient la tension dramatique. Mais pris isolément, dans un recueil qui leur est entièrement consacré, ces textes reprennent tout leur sens. On les lit pour ce qu’ils sont : des capsules de savoir, des petits récits à savourer, pas des interruptions de narration. Le format court leur va bien, et même si l’ensemble n’a rien de transcendant, il reste agréable à parcourir.
Dans cette fameuse encyclopédie, Werber révèle ce qu’il a toujours été : un vulgarisateur rêveur, un conteur de science et un philosophe amateur. Et si l’ensemble n’est pas d’une grande profondeur, il garde ce ton si particulier, à mi-chemin entre le professeur et le poète, qui fait qu’on y revient toujours un peu par curiosité. En somme, L’Encyclopédie du savoir relatif et absolu n’est pas une œuvre majeure, mais un objet littéraire sympathique et singulier, dont la lecture, même imparfaite, conserve un charme indéniable.
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