
Bernard Werber – 1991
Il faut reconnaître à Bernard Werber un talent rare : celui d’avoir su, dès son premier roman, transformer un sujet improbable — la vie d’une fourmilière — en un récit captivant, presque hypnotique. Les Fourmis, publié en 1991, s’impose d’emblée comme une curiosité littéraire, un mélange de vulgarisation scientifique, de fable philosophique et de thriller naturaliste. L’idée paraît saugrenue sur le papier, mais elle fonctionne : Werber parvient à nous faire entrer dans un monde minuscule, mais aux proportions titanesques, où la logique de l’insecte devient soudain le miroir de celle de l’homme.
Dès les premières pages, l’auteur installe un double récit : celui, très humain, d’une famille héritant d’une étrange maison au sous-sol mystérieux, et celui, fascinant, d’une fourmilière plongée dans la guerre et la survie. Cette alternance, véritable colonne vertébrale du roman, crée une tension subtile. Le lecteur passe sans transition du microscopique au macroscopique, de la cave poussiéreuse où Jonathan Wells descend pour ne jamais remonter, à la fourmilière des 327ᵉ où la fourmi 103 683 découvre des phénomènes incompréhensibles pour son espèce. Ce jeu d’échelle, véritable prouesse narrative, donne au roman toute sa force d’étrangeté : Werber nous apprend à regarder autrement.
Le style, comme souvent chez lui, est dépouillé. Les phrases sont courtes, fonctionnelles, presque journalistiques. Cela pourrait paraître banal, mais dans Les Fourmis, cette écriture simple épouse parfaitement le propos. L’auteur veut nous faire croire que tout ceci — le comportement des insectes, leurs guerres, leur organisation politique — est vrai. Il adopte le ton d’un scientifique qui observe plus qu’il ne raconte. On retrouve dans les descriptions des batailles entre colonies une rigueur quasi entomologique : les antennes sectionnées, les tunnels effondrés, les phéromones qui remplacent la parole. Werber parvient à rendre tangible ce langage chimique invisible, à donner corps à une société où tout est communication silencieuse. Certaines scènes, comme la découverte par 103 683 d’un « ennemi inconnu » qui décime les colonies, sont racontées avec un sens du suspense presque militaire.
C’est également dans les passages tirés de l’Encyclopédie du savoir relatif et absolu que le roman trouve une originalité des plus singulière. Entre deux chapitres, le lecteur découvre de petits textes sur les fourmis, la biologie, la mythologie ou la philosophie. Ces extraits, écrits dans une prose claire, offrent une respiration entre les séquences d’action. Ils ne sont pas de simples artifices : ils construisent une toile intellectuelle autour du roman, reliant la fiction à un savoir encyclopédique fictif. Cette idée, à l’époque, était une trouvaille brillante. Elle donnait à Les Fourmis une allure de conte moderne, à la fois divertissant et instructif. Malheureusement, Werber en fera ensuite un tic d’écriture qu’il reproduira jusqu’à la saturation, mais dans ce premier tome, il faut admettre que l’effet fonctionne.
Les personnages sont volontairement désincarnés chez les humains, et c’est précisément ce qui rend le récit efficace. Jonathan Wells, sa famille et son entourage ne sont que des silhouettes destinées à refléter nos propres comportements : la curiosité, la peur de l’inconnu, la soif de savoir. L’intérêt principal du roman réside ailleurs — dans les fourmis elles-mêmes, que Werber parvient à doter d’une personnalité sans jamais trahir leur nature animale. La fourmi 103 683, l’exploratrice, et la 327ᵉ reine sont les véritables héroïnes du livre. À travers elles, on découvre une société régie par des lois strictes, d’une complexité stupéfiante. Certaines scènes, comme l’émergence d’une nouvelle reine ou la bataille apocalyptique contre la fourmilière voisine, rappellent les épopées antiques. Ce n’est pas un hasard si Werber, tout en se réclamant de la science, joue sur une symbolique quasi mythologique : les fourmis deviennent ici des avatars de l’humanité, un miroir déformant mais révélateur.
Le scénario se distingue par sa double progression parallèle. D’un côté, les fourmis mènent leurs guerres et résolvent leurs mystères ; de l’autre, les humains s’enfoncent dans la cave, découvrent des objets étranges, disparaissent les uns après les autres. Cette construction donne au roman une dimension de thriller. L’épisode de la descente dans la cave, où Jonathan découvre des inscriptions incompréhensibles et finit happé par l’obscurité, reste l’une des scènes les plus marquantes de Werber. Elle condense à la fois la curiosité scientifique et la terreur métaphysique : l’homme croyant maîtriser le monde se retrouve avalé par un système qui le dépasse. Le mystère de la cave, jamais complètement résolu, nourrit l’imaginaire du lecteur bien au-delà du roman. Le message sous-jacent du livre, s’il est parfois un peu appuyé, reste pertinent : la nature humaine n’est pas si différente de celle des insectes qu’elle domine. Les fourmis, dans leur organisation rigoureuse, leur sens du devoir, leur hiérarchie sociale, reflètent les travers et les vertus de l’humanité. Werber suggère que la prétendue supériorité de l’homme n’est qu’un leurre et que l’intelligence peut exister sous d’autres formes, plus discrètes, plus collectives. Cette idée, bien que développée avec un certain didactisme, confère au roman une véritable portée symbolique.
Enfin, il faut saluer la démarche scientifique de Werber. Son roman, derrière sa dimension romanesque, s’appuie sur une documentation solide. Les descriptions du comportement myrmécéen, de la communication par phéromones, des castes et des modes de reproduction s’avèrent d’une précision étonnante pour un roman de fiction. Cette crédibilité scientifique donne au récit sa cohérence et son réalisme. On apprend réellement quelque chose en lisant Les Fourmis, sans jamais avoir l’impression de lire un manuel. En revanche, l’auteur n’échappe pas à ses défauts habituels : un ton un peu professoral, des dialogues parfois mécaniques et une tendance à vouloir moraliser. Par moments, Werber se prend trop au sérieux, expliquant au lecteur ce qu’il aurait pu lui laisser deviner. Mais dans ce premier roman, ces maladresses sont compensées par la fraîcheur de l’idée et la sincérité du propos.
Ainsi, en refermant Les Fourmis, on a le sentiment d’avoir lu un livre à la fois singulier et fondateur. Werber, sans être un grand styliste, réussit à donner à une fiction entomologique la portée d’un conte philosophique. Ce n’est pas un roman parfait — son écriture reste simpliste, sa psychologie sommaire —, mais c’est un roman marquant. Par sa curiosité, sa rigueur et son audace, il inaugure une œuvre qui, malheureusement, s’essoufflera au fil des suites. Mais ici, dans ce premier tome, Les Fourmis parvient encore à émerveiller. On y trouve ce que Werber ne retrouvera plus tout à fait ensuite : la fraîcheur d’une découverte, l’étonnement face à l’infiniment petit, et cette idée fascinante qu’en observant les fourmis, c’est nous-mêmes que nous voyons marcher en rond, obstinés, organisés, convaincus d’être les maîtres du monde.
13/20 ❤️
🗺️ ⚖️
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