
Bernard Werber – 1994
Il faut reconnaître à Bernard Werber une ambition que peu d’auteurs français partagent : celle de rendre accessibles les grands mystères de l’existence — la mort, la conscience, l’au-delà — tout en maintenant un ton de vulgarisation fluide, presque journalistique. Dans Les Thanatonautes, cette ambition se déploie pleinement, mais c’est précisément cette approche grand public qui, paradoxalement, limite la portée du roman. L’écriture, typiquement « werbérienne », est simple, aérée, immédiatement lisible. Les chapitres courts, la mise en page respirante, les coupures par des extraits de mythologies ou d’encyclopédies fictives facilitent la lecture et donnent un rythme agréable. Cependant, cette fluidité constante, ce refus d’installer des zones d’ombre, appauvrit la texture du récit. Tout est dit, tout est expliqué, parfois jusqu’à la saturation. On avance vite, trop vite, d’une idée à l’autre sans jamais s’arrêter sur une émotion ou un paysage mental.
Le résultat est un texte propre mais sans chair : clair comme une conférence, pas assez dense pour un roman. Là où un sujet comme celui-ci — l’exploration du « continent de la mort » — appelait du mystère, de la lenteur, voire une certaine solennité, Werber préfère la rapidité et l’efficacité. Son style, fonctionnel, manque parfois de cette nuance poétique ou de cette tension dramatique qui transformeraient la curiosité du lecteur en véritable immersion. L’alternance entre les passages narratifs et les extraits pseudo-scientifiques est en revanche une bonne trouvaille : ces pauses offrent un contrepoint intellectuel, un souffle encyclopédique qui donne de la cohérence à l’univers et fait le lien entre les expériences des personnages et les mythes anciens. Mais même là, la mécanique devient prévisible — on sait à l’avance que chaque chapitre s’achèvera sur une « leçon », une morale, une idée à méditer. Cette rigueur pédagogique finit par émousser l’émerveillement.
Ce manque de densité stylistique s’étend naturellement aux personnages, qui pâtissent d’un traitement schématique. Werber, en privilégiant les idées au détriment des êtres, transforme ses protagonistes en porteurs de concepts plutôt qu’en individus crédibles. Michael Pinson, figure récurrente de l’univers de Werber, incarne ici le scientifique candide, courageux mais sans saveur, sorte de héros transparent à qui tout arrive sans véritable conflit intérieur. Son comportement, ses dialogues, ses décisions respirent la fonction narrative : il est là pour découvrir, pour comprendre, pour témoigner, mais jamais pour nous surprendre.
Autour de lui, les seconds rôles semblent sortis d’un manuel de stéréotypes : l’Italienne corpulente et vulgaire, caricature voulue comique ; Amandine, la nymphomane pseudo-mystique ; Raoul, le « monsieur-je-sais-tout » arrogant. Tous paraissent dessinés à gros traits, comme si Werber n’avait ni le temps ni l’envie de leur accorder une vie propre. L’absence de psychologie fine se traduit ainsi par des dialogues plats, souvent déclamatoires, où chaque personnage ne fait que relayer la pensée de l’auteur ou annoncer la prochaine étape du récit. L’ensemble fonctionne, mais sans relief, sans émotion durable. Et c’est d’autant plus regrettable que le thème — la mort, rien de moins — appelait des personnages habités, sensibles, traversés par la peur, la foi, le doute. Ici, tout semble programmé : ils expérimentent, ils réussissent, ils déclenchent une catastrophe, et puis ils avancent vers la morale finale.
L’univers, lui, sauve en partie le livre. Cartographier le royaume des morts — cette idée, à la fois métaphysique et aventureuse, est une trouvaille remarquable. Werber la traite avec une rigueur scientifique étonnante, multipliant les références à la mythologie, aux NDE (Near Death Experiences), aux traditions religieuses, aux expérimentations cliniques. Le continent de la mort qu’il invente, à la croisée de la biologie et du mythe, séduit par sa cohérence interne : on y trouve des strates, des zones, des paliers d’élévation, une hiérarchie spirituelle presque topographique.
Mais cette réussite conceptuelle est souvent contrecarrée par la rapidité du déroulement. Les transitions manquent de souffle : on saute d’une découverte à une autre sans sentir l’effort, le danger, ou même la crainte de ces explorateurs de l’au-delà. L’auteur accumule les péripéties, multiplie les explications, au risque de transformer l’émerveillement en énumération. La mort, sujet abyssal, devient ici une sorte de terrain d’étude logique, rationalisé, presque aseptisé. Même les passages censés être bouleversants — les expériences de mort imminente, les retours au corps, les révélations spirituelles — manquent d’émotion brute. Werber intellectualise ce qui devrait rester instinctif, et le lecteur, au lieu d’être transcendé, observe de loin, comme s’il feuilletait un manuel d’expériences métaphysiques.
Certains éléments, plus discutables, participent à cette impression de grand-guignol conceptuel : le système des « bonus-malus » dans l’au-delà, les réactions exagérées des médias, ou encore la dimension satirique du pouvoir politique qui cherche à s’approprier la découverte. Ces excès ne sont pas inintéressants, mais ils brisent le fragile équilibre entre philosophie et émotion. On comprend bien l’intention — montrer comment la société humaine, même face à l’infini, reste prisonnière de ses petites mesquineries —, mais le ton, souvent naïf, empêche la satire de mordre réellement.
Malgré ces faiblesses, Les Thanatonautes demeure un livre fascinant dans son ambition. Peu d’auteurs contemporains osent mêler ainsi science, religion, spiritualité et politique dans une fresque unique. Werber réussit à créer un imaginaire complet, immédiatement reconnaissable, où chaque œuvre s’emboîte dans la précédente (les fourmis, les anges, les dieux…). Mais cet imaginaire, aussi riche soit-il, mériterait une écriture plus exigeante, des personnages plus incarnés, des dialogues moins démonstratifs. L’auteur a de la vision, mais pas toujours de la chair. Les Thanatonautes est un roman brillant par son concept, décevant par sa mise en œuvre. On en ressort intrigué, admiratif par moments, frustré souvent. L’idée de départ — explorer la mort comme un nouveau continent — est magistrale ; l’exécution, elle, reste trop scolaire, trop rapide, trop transparente. Werber demeure un conteur d’idées, pas encore un romancier de destins. Il lui manque ce surcroît d’épaisseur humaine, cette lenteur qui fait naître la véritable émotion.
13/20
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