L’Ultime Secret

Bernard Werber – 2001

Avec L’Ultime Secret, Bernard Werber poursuit sa trajectoire descendante dans un registre où la science côtoie la fiction, sans jamais parvenir à trouver le fragile équilibre entre rigueur intellectuelle et imagination littéraire. Le roman, ambitieux dans son principe — explorer les mystères du cerveau humain —, s’effondre dans sa réalisation, victime d’une écriture scolaire, de personnages sans relief et d’un scénario qui s’apparente davantage à un téléfilm du dimanche soir qu’à un vrai thriller scientifique. Werber avait entre les mains un concept passionnant, une matière propice à un questionnement philosophique sur la conscience, la pensée et la mémoire. Mais il en fait un produit aseptisé, bavard, mécanique, où le propos s’étouffe sous les bons sentiments et les facilités scénaristiques.

Dès les premières pages, le style familier de Werber ressurgit sans surprise : phrases courtes, syntaxe dépouillée, structure répétitive et chapitres rythmés comme des épisodes de série. Cette écriture, qui avait le mérite d’être accessible dans Les Fourmis, tourne ici à la pauvreté. Les mots manquent d’épaisseur, les descriptions semblent dictées par un dictionnaire scientifique, et les dialogues sonnent faux. L’auteur abuse des termes techniques pour donner un vernis intellectuel à sa prose — il écrit « lobe temporal » ou « canal synaptique » là où un mot courant aurait suffi —, créant une distance froide avec le lecteur. Loin d’ajouter de la crédibilité, cette accumulation de jargon rend le texte pesant et artificiel. Pire, ces détours pseudo-scientifiques sont rarement utiles à la progression du récit ; ils fonctionnent comme des digressions décoratives, comme si Werber, conscient de la fragilité de son intrigue, voulait la renforcer par une accumulation d’érudition superficielle.

La structure du roman alterne entre deux intrigues : d’un côté, deux journalistes, Lucrèce Nemrod et Isidore Katzenberg, qui enquêtent sur la mort mystérieuse d’un homme dont le cerveau aurait été partiellement désintégré ; de l’autre, un neurochirurgien, David Wells, et son patient paralysé, Benjamin, dont la conscience semble capable de dépasser les limites du corps humain. Sur le papier, cette double trame est prometteuse : enquête journalistique, tension médicale, exploration des mystères de la pensée. En pratique, la mayonnaise ne prend jamais. Les deux fils narratifs s’enchaînent sans réelle cohérence, et leur entrelacement ne produit ni suspense ni émotion.

Werber tente de maintenir le rythme en multipliant les rebondissements : morts suspectes, expériences interdites, révélations métaphysiques… mais tout cela sonne creux. Le suspense se dissout dans des dialogues téléphonés et des transitions brutales. Le lecteur, censé être pris par l’enquête, devine les tenants et aboutissants bien avant la fin. Et même la « révélation » finale — l’explication du fameux « ultime secret » —, censée frapper les esprits, tombe à plat. L’auteur s’appuie sur la vieille théorie (fausse) selon laquelle l’être humain n’utiliserait que 10 % de son cerveau. En 2001, ce cliché scientifique était déjà éculé, et Werber le ressuscite comme si c’était une découverte. Il en fait le pilier de son intrigue, sans se rendre compte que ce pilier repose sur du sable.

Le problème majeur, toutefois, ne réside pas seulement dans la faiblesse de la science, mais dans l’indigence des personnages. Lucrèce Nemrod, l’héroïne, est une caricature ambulante : belle, brillante, forte, spirituelle et experte en arts martiaux (les fameuses séances de taekwondo, dont la description relève du ridicule achevé). Elle incarne la figure de la femme moderne selon Werber — sûre d’elle, cultivée, mais d’une superficialité désarmante. Son partenaire, Isidore Katzenberg, est son exact pendant masculin : génial, perspicace, drôle à ses heures perdues, mais tout aussi creux. Ensemble, ils forment un duo qui coche toutes les cases du roman populaire : ils s’attirent, se chamaillent, s’embrassent, et se sauvent mutuellement la vie, le tout dans une prévisibilité désespérante. Leur relation sentimentale, censée donner un souffle humain à l’histoire, est cousue de fil blanc. On la voit venir dès les premières pages, et elle s’épuise avant même d’avoir commencé.

Le neurochirurgien David Wells, lui, aurait pu être un personnage fort — figure du savant démiurge, torturé entre éthique et ambition —, mais il reste plat. Quant au patient paralytique Benjamin, il aurait pu être le pivot du roman : son expérience de conscience désincarnée ouvre un champ de réflexion vertigineux sur la nature de l’esprit. Mais Werber, au lieu d’explorer cette voie philosophique, préfère s’enliser dans le spectaculaire : Benjamin joue aux échecs avec un ordinateur, devine les pensées des autres, entrevoit les mystères du cosmos. Tout cela dans un mélange d’ésotérisme et de pseudo-science qui rend la lecture pénible. La scène où Benjamin, encore sous anesthésie, « sent » la scie chirurgicale découper son crâne, illustre bien ce mélange de sensationnalisme et d’approximation : Werber veut frapper le lecteur, mais au lieu d’émouvoir ou d’interroger, il amuse involontairement.

Le scénario, s’il repose sur une idée séduisante — l’exploration de la conscience —, ne décolle jamais vraiment. Werber accumule les coïncidences, les retournements artificiels et les invraisemblances. Les méchants sont toujours les mêmes : blousons noirs, motards violents, individus manipulateurs, figures stéréotypées de la brutalité contre les intellectuels lumineux. Les bons sont cultivés, rationnels, humanistes, et surtout français. La structure manichéenne, déjà présente dans L’Empire des Anges ou Les Thanatonautes, devient ici étouffante. Même les scènes d’action, censées maintenir la tension, tombent à plat : elles se lisent comme des scripts de série télé. Aucun relief, aucune intensité. Le propos de fond — la recherche du savoir absolu, la fusion entre science et spiritualité — aurait mérité mieux. Werber veut nous dire que le vrai danger, ce n’est pas la connaissance, mais l’usage qu’on en fait. Que le cerveau humain, dans toute sa puissance, recèle autant de beauté que de monstruosité. Mais ces thèmes, au lieu d’être incarnés dans des situations crédibles, sont assénés à coups de monologues et de citations. L’auteur ne montre plus, il explique. Il n’émeut plus, il moralise.

L’Ultime Secret illustre à merveille la dérive de Werber : un écrivain qui, à force de recycler ses obsessions — la science, la mort, la conscience, les anges, les ordinateurs qui pensent —, finit par écrire toujours le même roman, avec un vernis différent. Ce n’est pas que le livre soit illisible : il se parcourt sans effort, il distrait parfois, il intrigue à quelques endroits. Mais il ne laisse rien. Pas d’émotion, pas de tension, pas d’émerveillement. Juste la sensation d’avoir lu un brouillon de bonnes idées mal exploitées. En définitive, L’Ultime Secret n’est ni un bon roman de science-fiction, ni un vrai thriller psychologique. C’est un livre sans souffle, où la documentation sert de cache-misère à une imagination en panne. Werber a encore une fois trouvé un bon sujet — le mystère de la pensée humaine —, mais il échoue à en faire une œuvre vivante. On ressort de cette lecture avec la désagréable impression que l’auteur, autrefois curieux et novateur, s’est mué en conférencier de salon, répétant à chaque livre la même leçon sur le sens de la vie, le tout enveloppé dans un emballage de vulgarisation molle.

08/20

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