
Bernard Werber – 2004
Avec Nous, les Dieux, Bernard Werber poursuit sa grande épopée mystico-philosophique en propulsant son éternel héros, Michael Pinson, dans le monde des Dieux. Après avoir exploré la mort et l’au-delà angélique, voici donc l’étape ultime : la formation au rang de divinité, sous la houlette des plus illustres figures de la mythologie grecque. L’idée est, comme toujours chez Werber, ambitieuse et prometteuse. Mais très vite, les premières pages révèlent une constante désormais bien connue : son style n’a pas évolué. On retrouve cette écriture d’une simplicité enfantine, parfois plaisante dans sa fluidité, mais trop plate pour un sujet de cette ampleur. Les phrases sont courtes, les chapitres minuscules, les dialogues fonctionnels, et le lecteur a sans cesse l’impression de lire un résumé plutôt qu’un roman. Quant aux extraits de l’incontournable Encyclopédie du savoir relatif et absolu, ils s’intercalent à intervalles réguliers, comme s’il fallait remplir artificiellement les blancs du texte. Autrefois porteurs d’un souffle encyclopédique et d’un humour discret, ces passages deviennent ici un simple déversoir de curiosités disparates, souvent sans le moindre rapport avec le fil narratif. Ce procédé, déjà surexploité dans les tomes précédents, ne provoque plus qu’un léger soupir : on ne découvre plus rien, on survole.
Cette impression de redite s’étend à tout le roman. On prend les mêmes personnages, les mêmes schémas, les mêmes obsessions et l’on recommence, sans variation ni enrichissement. Michael Pinson, toujours lui, incarne le centre absolu du récit, l’élu parmi les élus, celui qui comprend tout avant tout le monde et que tout le monde écoute religieusement. Ce héros, censé représenter l’intelligence, la curiosité et la soif de savoir, finit par incarner la suffisance et l’ennui. Son ton moralisateur, ses crises de colère sans conséquence et ses liaisons amoureuses sans intérêt composent un portrait insipide, presque agaçant. On peine à s’attacher à lui, d’autant qu’il n’évolue jamais : il observe, juge, explique, mais ne vit pas. Son meilleur ami, Raoul Razorback, en est réduit à un rôle de pitre pseudo-sarcastique, lançant ses citations toutes faites à chaque page comme un automate programmé pour meubler. Autour d’eux, les autres apprentis-dieux — illustres personnages historiques recyclés dans des rôles grotesques — ne sont guère plus inspirés. Que dire, sinon qu’on ne croit pas une seconde à cet Olympe peuplé de stars réincarnées, de dieux amateurs et de célébrités défraîchies censées gouverner l’univers ? Le choix d’en faire des figures connues — Zola, Marilyn Monroe, Léonard de Vinci — prête plus à sourire qu’à réfléchir.
Et pourtant, l’idée de départ avait du potentiel : chaque apprenti-dieu doit créer et diriger sa propre civilisation, observer ses habitants, les guider ou les abandonner selon sa philosophie. Une variation moderne sur le mythe du créateur et du libre arbitre. Malheureusement, Werber transforme ce concept riche en une succession de mini-chroniques sans liant, une sorte de jeu de société cosmique où chacun gère sa population comme dans un vieux simulateur vidéoludique. Le parallèle avec Civilization IV saute aux yeux, tant les mécaniques sont simplifiées : création d’un peuple, évolution technologique, confrontation avec d’autres civilisations… tout cela sur fond de rivalités enfantines entre dieux-apprentis. Le lecteur passe d’un univers à l’autre sans jamais ressentir la moindre tension dramatique. Pire, la répétition des mêmes enjeux (élever, dominer, protéger, recommencer) finit par épuiser tout intérêt narratif. À la longue, on ne lit plus qu’une succession d’épreuves où rien n’est jamais en jeu.
L’autre trame, censée introduire un mystère — la traque du déicide, cet apprenti-dieu qui assassine ses semblables —, aurait pu relancer la dynamique. Mais là encore, Werber s’enlise dans une intrigue confuse, vite désamorcée et jamais réellement inquiétante. Les dialogues censés entretenir le suspense se noient dans des considérations métaphysiques convenues, et l’enquête tourne à vide. Ce qui aurait pu devenir une réflexion sur la responsabilité divine ou sur la corruption du pouvoir s’effrite en péripéties sans cohérence. Et pour parachever le tout, l’auteur continue de glisser, entre deux révélations, ses habituels commentaires sur la condition humaine, la vie, la mort, l’ego et le progrès — des réflexions souvent pertinentes, mais ici répétées ad nauseam, comme des aphorismes auto-satisfaits.
Au terme du roman, l’impression est claire : Nous, les Dieux ne tient pas ses promesses. Les idées sont là, les intentions aussi, mais la mécanique est trop visible et trop didactique. Les personnages n’ont pas d’âme, l’écriture n’a pas de souffle, et la narration s’étire sur des centaines de pages sans véritable enjeu. On tourne les pages facilement, oui, mais sans jamais s’émouvoir ni s’émerveiller. Le lecteur avance comme dans un tunnel d’explications, guidé par un auteur qui semble lui-même prisonnier de son propre système. L’univers de Werber, autrefois original et curieux, se transforme ici en une répétition académique de ses anciennes trouvailles. Ce premier tome du cycle des Dieux laisse donc une impression de déjà-vu, de fiction trop bien rangée, où l’imagination tourne en rond faute de chair et de profondeur.
09/20
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