Hunger Games III : La Révolte

Suzanne Collins – 2010

Avec La Révolte, troisième et dernier volet de la trilogie Hunger Games, Suzanne Collins conclut son récit sur une note à la fois désordonnée et décevante. Là où les deux premiers tomes parvenaient encore, malgré leurs limites, à maintenir une cohérence narrative et une tension dramatique, ce dernier volume sombre dans une confusion à la fois scénaristique et thématique. Le roman se veut plus sombre et plus politique — mais ces ambitions se heurtent à une écriture maladroite et à des choix narratifs discutables qui achèvent de diluer la portée de l’histoire.

Dès les premières pages, le lecteur découvre le fameux District 13, cette enclave mythique censée avoir été détruite par le Capitole, mais qui, par un heureux hasard, a survécu dans les profondeurs de la terre. L’idée, qui aurait pu être fascinante, confine ici à l’invraisemblable. Imaginer une société entière vivant en autarcie, à l’abri des radars d’un pouvoir totalitaire omniscient, avec des infrastructures militaires, des réserves illimitées et une organisation révolutionnaire prête à surgir, relève moins de la dystopie que du conte de fées. Collins multiplie les explications de façade, mais rien ne parvient à rendre ce postulat crédible. Le District 13 apparaît comme un artifice narratif, une solution de facilité pour propulser le récit vers sa phase insurrectionnelle, sans véritable construction préalable.

Le traitement réservé aux personnages aggrave encore cette impression d’artificialité. Peeta, d’abord, subit un arc narratif aussi incohérent que frustrant. Enlevé par le Capitole, il réapparaît transformé, victime d’un lavage de cerveau qui le pousse à percevoir Katniss comme une menace. Jusque-là, l’idée pouvait être prometteuse : la guerre psychologique, la manipulation de l’esprit, la perte de repères. Mais la mise en œuvre laisse perplexe. Les rebelles, parfaitement conscients de son instabilité, décident malgré tout de le ramener au sein du District 13 et, ensuite, de le réintégrer dans l’escouade de Katniss, au mépris de toute logique stratégique. Le résultat : une succession de scènes où Peeta oscille entre haine et lucidité, sans que l’autrice n’en tire jamais la moindre réflexion sur la violence psychique ou la déshumanisation de la guerre.

Katniss, quant à elle, s’enferme définitivement dans son rôle d’héroïne infaillible. Dans les deux premiers tomes, on pouvait encore espérer une évolution, une prise de conscience, une complexité morale. Ici, tout disparaît. Quelles que soient ses décisions, elles sont toujours justifiées après coup, sanctifiées même, comme si le monde de Collins n’admettait aucune remise en question de son personnage central. Lorsqu’elle s’enferme dans sa chambre pour bouder, lorsqu’elle décide de se rendre seule dans certaines zones de combat, lorsqu’elle s’improvise stratège de communication pour tourner les fameux “propos” (clips de propagande destinés à galvaniser les rebelles), ou lorsqu’elle enfreint les ordres de ses supérieurs, tout lui est pardonné, tout finit par s’avérer “juste”. Cette absence de nuance transforme Katniss en figure rigide, presque agaçante, plus proche d’un symbole publicitaire que d’un être humain.

L’action elle-même, censée maintenir la tension, se révèle d’une grande monotonie. L’escouade menée par Katniss avance de bâtiment en bâtiment dans un Capitole vidé de sa substance, traversant des pièges dignes d’un jeu vidéo : bombes, pièges laser, créatures mutantes. La narration perd le souffle et le “page-turning” qui faisaient la force du premier tome. Plus de nouveau battle royal ici (c’est logique) mais juste une succession d’épisodes sans émotion véritable, ni enjeu dramatique fort.  Le conflit, censé culminer dans un chaos révolutionnaire, s’étire sans intensité jusqu’à la scène finale.

Seule la mort de Prim, la sœur de Katniss, parvient à réveiller brièvement le récit. L’idée — une attaque par bombardement orchestrée par les rebelles eux-mêmes, au nom du sacrifice et de la victoire — aurait pu donner naissance à une réflexion puissante sur la dérive des idéaux révolutionnaires. Malheureusement, Collins s’y attarde à peine. L’épisode, aussi brutal qu’expédié, ne sert qu’à justifier le geste final de Katniss, lorsqu’elle abat la nouvelle présidente rebelle, Alma Coin, pour éviter qu’un nouveau tyran ne remplace l’ancien. Ce renversement, pourtant lourd de sens, est traité en quelques pages, sans tension ni véritable retentissement moral.

Et c’est dommage, parce que sur le plan thématique, La Révolte tente de traiter la guerre des images, la manipulation politique, et les ambiguïtés du pouvoir révolutionnaire. Mais Collins peine à dépasser le niveau du slogan. Les réflexions sur le contrôle de l’information, sur la fabrication du mythe du “Geai moqueur”, ou sur le dilemme moral entre violence et justice restent esquissées.

Et puis vient le happy ending. Katniss retourne dans son district, vit une existence paisible auprès d’un Peeta miraculeusement réhabilité, élève des enfants dans un monde désormais “libéré”. Tout semble pardonné, oublié, comme si la guerre n’avait été qu’une parenthèse spectaculaire. Cette conclusion apaisée, presque sucrée, contredit frontalement la relative noirceur et la gravité des thèmes abordés. Elle trahit une hésitation fondamentale : celle d’une autrice qui veut livrer à la fois une tragédie politique et un conte adolescent rassurant.

Au final, La Révolte achève la trilogie sur un sentiment d’épuisement. Le propos est brouillon, les incohérences s’accumulent, les personnages s’éteignent dans leur propre caricature. Ce qui devait être une fresque sur la résistance et la liberté devient un récit plat, sans souffle, ni conviction. Collins conclut son histoire sans vraiment la comprendre, et laisse le lecteur avec une impression étrange : celle d’une saga qui avait les capacités pour être puissante, mais qui, à force de simplifications et de facilités, s’est contentée d’un dernier acte sans âme.

09/20

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