
Alexandre Jardin – 1992
Avec Le Petit Sauvage, Alexandre Jardin poursuit son exploration de thèmes qui lui sont chers, et notamment celui du retour à l’enfance, déjà au cœur de ses précédents romans comme Le Zèbre ou Les Coloriés. Il met en scène un quadragénaire désabusé, Alexandre Eiffel, décidé à fuir la monotonie du monde adulte pour retrouver l’innocence et la liberté de ses jeunes années. Derrière cette intrigue simple, Jardin tisse une réflexion à la fois nostalgique et ironique sur la possibilité — ou plutôt l’impossibilité — de redevenir l’enfant que l’on fut. Et si le roman séduit par son ton clair, son écriture vive et sa chaleur méditerranéenne, il laisse aussi entrevoir ses limites : un récit qui démarre avec charme et soleil, mais s’essouffle en cours de route, victime d’un déséquilibre entre légèreté et gravité.
Le style, d’abord, constitue indéniablement l’une des qualités du livre. Jardin écrit avec aisance et naturel ; son texte respire la fluidité et la simplicité. Les premières pages baignent dans une lumière éclatante, presque sensuelle : on y sent la chaleur du sable, l’odeur du sel, la torpeur des après-midis de vacances. L’auteur réussit à nous plonger immédiatement dans ce décor d’été et à faire revivre la jeunesse du héros à travers des phrases ensoleillées, presque insouciantes. Mais si cette écriture facile et agréable rend la lecture fluide, elle souffre aussi d’un manque d’équilibre. Par moments, Jardin se laisse aller à des descriptions longues, parfois inutiles, là où quelques mots auraient suffi ; à d’autres, il reste étonnamment superficiel, esquissant des paysages ou des émotions sans les approfondir. Cette oscillation entre la phrase légère et la phrase pesante donne une impression de dissonance.
Ce sentiment s’accentue dans la seconde partie du roman, où la mise en page elle-même se transforme. Jardin adopte une forme plus libre, presque expérimentale, qui, si elle intrigue par son originalité, crée une véritable rupture de ton. Après les premières pages baignées de soleil et de vitalité, la narration se fait plus confuse et les péripéties semblent perdre leur attrait. Les épisodes sur l’île, par exemple, rappellent parfois les dilemmes moraux de Robinson Crusoë mais peinent à trouver leur propre souffle. Quant aux tentatives de séduction d’Alexandre au Canada, elles paraissent anecdotiques et déconnectées de la fraîcheur initiale. On a la sensation d’un roman coupé en deux : d’un côté, la jeunesse, l’insouciance et la lumière ; de l’autre, un univers plus sombre, plus amer, qui peine à émouvoir. Si cette dichotomie est sans doute volontaire, elle donne à l’ensemble une impression de désunion.
Les personnages, eux, traduisent assez bien cette tension entre idéalisme et désillusion. Alexandre Eiffel, loin du héros classique, est un protagoniste complexe et déroutant. Il n’a rien du modèle moral : il est faible, égoïste, souvent incohérent, et c’est précisément cela qui le rend humain. Jardin a le mérite de ne jamais imposer son point de vue au lecteur. Le narrateur se tient à distance, laissant chacun libre d’interpréter les agissements d’Alexandre — parfois risibles, parfois touchants. Cette barrière invisible entre le lecteur et le héros évite tout sentimentalisme et permet une réflexion plus personnelle sur le sens du retour à l’enfance. Mais il faut aussi reconnaître que le personnage, malgré son originalité, manque parfois de profondeur : on aurait aimé que Jardin pousse plus loin son côté “noir”, qu’il accentue son cynisme ou sa désinvolture vis-à-vis du monde qui l’entoure. Par moments, Alexandre semble s’adoucir sans raison, comme si l’auteur hésitait entre le rendre attachant ou le maintenir dérangeant. Les personnages secondaires souffrent, eux, d’un certain effacement : les amis, les « Robinson », et la jeune Manon — sont davantage des prétextes symboliques que de véritables figures vivantes. Leur rôle est de confronter Alexandre à la dureté du monde réel, à ce qu’il cherche précisément à fuir. Mais ces confrontations, souvent brèves et convenues, manquent d’intensité. Manon, pourtant esquissée avec délicatesse, aurait pu incarner un contrepoint fort ; elle reste au final un simple écho du fantasme du héros.
Sur le plan du scénario, Le Petit Sauvage s’articule autour d’un motif classique : celui de l’homme mûr en quête de régression. Jardin reprend ici la question du possible retour à l’enfance, non comme un voyage magique, mais comme une expérience intérieure. À travers le parcours d’Alexandre, il interroge cette idée paradoxale selon laquelle il faudrait vivre comme un enfant — libre, instinctif, détaché des contraintes — pour retrouver le goût du bonheur. Mais cette utopie se heurte rapidement à ses limites : les retrouvailles d’amis, les désillusions, les séparations successives montrent que ce retour ne peut être ni total ni durable. L’auteur ne tranche pas, et c’est sans doute ce qui fait la force du livre : il ouvre une réflexion sans jamais imposer de réponse, laissant au lecteur le soin d’y projeter sa propre nostalgie. Cependant, on sent que le roman repose davantage sur une idée que sur une véritable intrigue. Les péripéties, souvent courtes, semblent moins destinées à faire avancer l’histoire qu’à illustrer une pensée. Le Petit Sauvage devient alors moins un récit qu’un prétexte philosophique — un laboratoire où Jardin explore, avec plus ou moins de réussite, les vertiges du souvenir et du refus de grandir.
En définitive, Le Petit Sauvage est un roman agréable et sincère, porté par une plume fluide et une réflexion intéressante, mais qui laisse une impression mitigée. Sa lecture est plaisante, son ton enjoué et son thème stimulant, mais le récit souffre de longueurs, de ruptures de ton et d’un certain déséquilibre entre l’idée et l’émotion. La mise en page finale, originale mais déstabilisante, ne suffit pas à rattraper l’essoufflement narratif. Alexandre Jardin signe ici un roman attachant mais inégal, lumineux dans ses débuts, un peu terne dans sa conclusion — à l’image d’un été qui s’achève trop tôt.
13/20
⚖️
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