Les Chroniques de Thomas Covenant I : La Malédiction du Rogue

Stephen R. Donaldson – 1977

Avec Les Chroniques de Thomas Covenant, le Lépreux, Stephen R. Donaldson signe un roman de fantasy ambitieux, dérangeant parfois, et à bien des égards singulier dans un genre souvent engoncé dans ses propres codes. Pourtant, malgré cette volonté de se démarquer, l’auteur semble prisonnier d’une tension entre innovation et imitation, oscillant sans cesse entre la création d’un univers original et la reproduction des structures mythiques qui ont fait la renommée de Tolkien. Le résultat, dense et inégal, fascine autant qu’il déçoit.

Le style de Donaldson, d’abord, illustre cette ambivalence. À mi-chemin entre une écriture fluide axée sur les échanges entre protagonistes et une prose plus ampoulée, saturée de descriptions, l’auteur ne parvient pas toujours à trouver le juste équilibre. Certaines scènes, telles que la découverte du Fief par Thomas Covenant ou sa traversée du pays des Seigneurs, sont alourdies par des descriptions interminables où chaque arbre, chaque pierre, semble mériter son paragraphe. Là où une écriture plus concise aurait permis à la tension de s’installer, Donaldson ralentit le rythme, étouffant parfois son propre récit sous le poids d’une érudition descriptive. À l’inverse, certains passages clés — notamment la première rencontre entre Covenant et les habitants de Mithil-Stélage — souffrent de lacunes, comme si l’auteur pressé d’avancer se refusait à ancrer pleinement son monde dans la chair du réel. Ce déséquilibre se retrouve également dans les dialogues, où certains échanges s’étirent en longueur sans réelle nécessité. Les monologues du géant Suilécume, par exemple, deviennent vite fastidieux, tant ils paraissent détachés du fil dramatique principal.

Mais lorsque Donaldson s’attache à décrire la lèpre, dont elle atteinte le personnage principal il atteint un niveau d’intensité et de justesse remarquable. Rarement la maladie aura été rendue avec autant de précision sensorielle : il parvient à faire ressentir au lecteur la lente corrosion du corps et de l’esprit, la perte progressive des sensations, l’isolement et la honte qui en découlent. Ce réalisme clinique devient la véritable force du roman. Thomas Covenant n’est pas seulement un malade transporté dans un monde parallèle, il est un homme broyé par la peur et la culpabilité, confronté à une existence qui nie tout ce qu’il croyait immuable. C’est d’ailleurs le personnage de Covenant qui porte à lui seul tout l’intérêt du roman. Anti-héros par excellence, il tranche avec les figures héroïques habituelles de la high fantasy. Loin d’être noble ou courageux, il est souvent faible, irascible, voire brutal. Sa première réaction à son arrivée dans le Fief, lorsqu’il refuse obstinément de croire à la réalité du monde qui l’entoure et rejette la compassion de ceux qui cherchent à l’aider, déstabilise le lecteur autant qu’elle le captive. Son scepticisme, son égocentrisme, son refus d’assumer le rôle de sauveur font de lui un personnage d’une rare complexité morale. Il n’est pas un modèle, mais un miroir : celui d’un homme ordinaire plongé dans l’extraordinaire, dont les réactions restent humaines.

Malheureusement, Donaldson n’exploite pas pleinement cette richesse. Alors que tout semblait promettre une exploration en profondeur du cynisme et du désespoir, Covenant se normalise peu à peu, devenant plus convenu et docile au fil des chapitres, sans que rien, dans la narration, ne justifie vraiment ce changement. Son regard, qui aurait pu rester acide et dédaigneux, se tempère trop tôt, comme si l’auteur craignait d’aliéner son lecteur en poussant trop loin la noirceur. Les personnages secondaires, quant à eux, ne bénéficient d’aucun traitement comparable : les Seigneurs du Fief, interchangeables, manquent cruellement de substance, et Sialon Larvae, antagoniste supposé, n’exerce guère la moindre fascination. Seules quelques figures féminines, notamment la mère et la fille rencontrées à Mithil-Stélage, se distinguent par une ambiguïté bienvenue, entre compassion et peur.

Le scénario, en revanche, s’avère bien plus conventionnel qu’il n’y paraît. Sous des atours de complexité, il reprend sans vergogne la structure canonique du Seigneur des Anneaux. On y retrouve, transposés presque terme à terme, les mêmes étapes : l’appel du héros arraché à son monde, le conseil des sages réunis pour décider du sort du monde, la quête vers une forteresse maléfique, la compagnie disparate de héros et l’affrontement final dans les montagnes. Même les symboles se répondent : le cercle rouge qui incarne le mal évoque directement l’œil de Sauron, et l’anneau de Covenant, instrument de pouvoir ambigu, renvoie explicitement à celui de Tolkien. Les similitudes abondent : la tempête dans les montagnes, la traversée du désert pierreux, l’abri offert par un sage dans une citadelle oubliée. À tel point qu’on en vient à se demander si l’auteur cherche à rendre hommage ou s’il se laisse simplement happer par le modèle.

Pourtant, certains détails originaux émergent malgré tout. L’événement déclencheur – le transport d’un malade désabusé dans un monde de pure magie – constitue une idée forte. De même, le lien constant entre le Fief et la Terre, cette idée que le monde imaginaire pourrait être une projection de l’esprit malade de Covenant, apporte au récit une dimension métaphysique passionnante. Le roman prend alors des allures d’allégorie : celle d’un homme contraint de réapprendre à croire, à sentir, à vivre. Dans ces moments-là, Les Chroniques de Thomas Covenant atteignent une intensité peu commune. Mais ces fulgurances demeurent éparses. L’intrigue retombe vite dans une mécanique de quête classique, ponctuée de trop nombreuses coïncidences et d’un rythme irrégulier. Ce n’est que dans les dernières pages, lorsque l’action s’accélère enfin et que le lecteur sent poindre une véritable tension dramatique, que Donaldson parvient à captiver pleinement. Le souffle épique, tardif, n’en est que plus frustrant, car il révèle ce que le roman aurait pu être s’il avait su doser son ambition et sa lenteur.

En définitive, Les Chroniques de Thomas Covenant, la Malédiction du Rogue est un roman paradoxal : lourd et fascinant, maladroit et intelligent, dérivé mais singulier. Il souffre de la comparaison avec Tolkien tout en cherchant désespérément à s’en émanciper. Mais s’il échoue à renouveler la high fantasy, il réussit au moins à en troubler les fondements. Donaldson signe ici l’histoire d’un refus : refus de croire, refus d’aimer, refus d’être un héros. Et dans ce refus se cache peut-être toute la modernité du livre. On en ressort partagé, admiratif parfois, mais frustré souvent, comme si la grandeur du propos avait été trahie par une exécution hésitante. Un roman d’ombres et de contradictions, à l’image de son héros.

11/20

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