
David Eddings – 1982
Le premier tome de La Belgariade, Le Pion blanc des présages, s’ouvre sur un décor classique de ferme paisible, dans la contrée de Sendarie, où un jeune garçon nommé Garion mène une vie sans histoire sous la tutelle de sa mystérieuse tante Pol. C’est un début qui, sur le papier, rappelle la Comté de Tolkien et la jeunesse de Frodon : le calme avant l’appel à l’aventure. Mais là où Tolkien peignait des paysages vivants, pleins de sons et de senteurs, Eddings esquisse à peine les contours de son univers. On imagine des champs, une cuisine, des marchés, sans jamais les ressentir. Le décor n’est qu’un cadre fonctionnel : il n’existe que pour que l’action ait un endroit où commencer.
Très vite, le roman bascule dans une quête initiatique que rien ne justifie vraiment. L’apparition du conteur voyageur, alias Belgarath le Sorcier, vient bouleverser la quiétude de la ferme — ou plutôt la déplacer. En quelques chapitres, Garion se retrouve entraîné dans un long voyage avec sa tante Polgara (qui s’avère être une magicienne millénaire), le vieux Belgarath, et quelques compagnons aussi stéréotypés qu’indéboulonnables : Silk le voleur charmeur, Barak le barbare jovial, Durnik le forgeron parfait. Dès lors, la route se déroule sous leurs pas comme une évidence, sans que le lecteur n’ait jamais l’impression d’un véritable enjeu. Eddings écrit vite, bien, mais sans chair. Il ne s’attarde pas : les descriptions de villes, de villages, de marchés se résument souvent à quelques lignes avant que la troupe ne reprenne la route. Le lecteur est promené d’auberge en auberge, d’étape en étape, sans jamais qu’un lieu ne se distingue vraiment. Le royaume de Cherek, censé être rude et nordique, paraît à peine différent de la douce Sendarie, et même quand les héros franchissent les frontières, on ne sent ni changement d’atmosphère, ni dépaysement. Le monde d’Eddings semble peint au rouleau, sans relief, sans texture.
Heureusement, les dialogues sauvent souvent la mise. Les piques entre Polgara et Belgarath, les fanfaronnades de Silk, les remarques innocentes de Garion, tout cela donne une certaine légèreté au récit. On sourit parfois, on se laisse porter, comme devant une série d’aventure des années 80 où les personnages s’envoient des répliques en pleine fuite. Mais cet humour permanent finit aussi par nuire à la crédibilité du monde : jamais une scène n’est vraiment grave, jamais la peur ou la tension ne s’installe. Même lorsqu’ils sont poursuivis par des Murgos, ces soldats d’un culte obscur, on ne ressent aucune menace réelle. Tout se résout, toujours, sans douleur. Les personnages, quant à eux, semblent protégés par une bulle narrative. Garion, malgré son ignorance du monde, comprend toujours tout à demi-mot. Les autres ont toujours raison, toujours la bonne intuition, toujours le bon réflexe. Polgara sait tout, voit tout, corrige tout ; Belgarath a toujours une explication prête ; Silk improvise toujours le bon mensonge. Même les chevaux, comme si la prophétie les guidait aussi, semblent savoir où aller. On ne craint jamais pour eux, et c’est sans doute ce qui rend ce premier tome si peu immersif : le lecteur sait que rien ne peut leur arriver.
Certains épisodes auraient pu cependant donner de la consistance au récit. La rencontre avec les Alorns, par exemple, ou la traversée des terres hostiles vers l’est auraient pu être des moments de tension ou d’émerveillement. Mais Eddings les traite avec la même neutralité que le reste, en survolant les événements. Les personnages croisent des voleurs, échappent à une embuscade, se réfugient dans un château : tout cela s’enchaîne avec une mécanique trop fluide pour être crédible. On n’y croit pas, parce que tout paraît écrit d’avance. Et pourtant, malgré cette absence de profondeur, on ne peut pas dire qu’on s’ennuie totalement. Eddings a une certaine élégance dans la manière de rendre son récit “agréable”. Il connaît les codes du genre et sait les manier avec efficacité. Les scènes autour du feu de camp, les disputes légères, les regards protecteurs de Polgara pour Garion ont un charme discret, presque nostalgique. Mais à aucun moment on n’oublie qu’on lit une construction artificielle, un monde sans aspérités, où les dieux veillent trop bien sur leurs créatures.
Au delà, la véritable faiblesse du Pion blanc des présages est sans doute son absence de souffle. On sent qu’Eddings a voulu créer un grand voyage, mais qu’il s’est contenté d’un itinéraire. Ce n’est pas une aventure, c’est une tournée des royaumes. Rien n’y est organique, tout y est mécanique. Car dès que le lecteur cherche à s’immerger dans cet univers, il découvre à quel point celui-ci manque de corps, de chair, de relief. Les contrées que traversent les protagonistes semblent vidées de substance, les descriptions sont sommaires, comme si Eddings avait griffonné une carte avant d’écrire, puis s’était senti obligé d’y promener ses personnages pour la rentabiliser. Les auberges, les routes, les forêts se ressemblent toutes, et la géographie du monde devient une sorte de grille à cocher, un itinéraire touristique plus qu’un voyage initiatique.
On referme ce premier tome avec une impression paradoxale : on a lu un roman agréable, mais sans émotion ; un monde vaste, mais vide ; une quête épique, mais sans âme. C’est une lecture qui glisse, comme un conte raconté à la va-vite par un narrateur distrait. Il y a de la bonne volonté, de la légèreté, une touche d’humour bienvenue, mais aussi un manque criant d’imagination et de risque. Le Pion blanc des présages ne déplaît pas, il ne fascine pas non plus. Il donne surtout envie de se demander si la suite parviendra à donner un peu de chair à ce monde trop lisse.
11/20
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