La Belgariade II : La Reine des Sortilèges

David Eddings – 1982

La Reine des sortilèges, deuxième tome de La Belgariade, reprend le récit exactement là où Le Pion blanc des présages s’était arrêté, comme si l’auteur n’avait jamais levé la plume entre les deux volumes. Le lecteur retrouve donc Garion et sa troupe en pleine errance géographique, poursuivant leur quête avec cette impression persistante qu’ils marchent plus pour remplir des pages que pour accomplir une mission.

Le rythme, déjà lent dans le premier tome, s’étire ici sans scrupule : Eddings ne raconte pas une histoire, il la prolonge, comme s’il déroulait une pelote sans se soucier de savoir si le fil mène quelque part. Le roman s’ouvre sur un voyage vers le sud, dans le royaume de Sendaria, puis au-delà, dans les terres plus exotiques d’Arendie et de Tolnedra. On devine qu’Eddings veut donner du relief à son monde en multipliant les cultures et les peuples, mais rien n’y fait : chaque région ressemble à la précédente, et chaque peuple agit selon le même principe — celui du cliché culturel simpliste. Les Tolnedrans sont cupides, les Arends sont chevaleresques, les Murgos sont cruels. Et si ces archétypes pouvaient être des points de départ intéressants, ils deviennent ici des caricatures. L’auteur n’essaie jamais de les dépasser ; il les enfile comme des perles sur le fil de la prophétie.

C’est d’ailleurs cette fameuse Prophétie qui devient le véritable personnage central de ce deuxième tome. Tout, absolument tout, s’explique par elle. Pourquoi aller dans telle direction ? La Prophétie. Pourquoi rencontrer ce personnage secondaire qui ne sert à rien ? La Prophétie. Pourquoi Ce’Nedra, jeune princesse capricieuse, décide-t-elle de rejoindre la troupe ? La Prophétie, encore. Eddings s’en sert comme d’un bouclier contre toute critique logique : plus rien ne dépend des décisions des héros, tout est préordonné. Le récit ne se développe pas, il se déroule. Et le lecteur, fatalement, se détache.

La grande nouveauté de ce tome, c’est précisément l’apparition de Ce’Nedra, censée dynamiser le groupe et ajouter un peu de relief émotionnel. Mais Eddings en fait un personnage presque caricatural de la princesse gâtée. Elle passe ses premières scènes à bouder, à se plaindre, à provoquer Garion de manière puérile, dans un rôle d’enfant trop couvée plus agaçante que charmante. Leur relation, qui devrait se construire progressivement, est réduite à une série de chamailleries sans enjeu. Garion rougit, Ce’Nedra s’indigne, Polgara soupire : un triangle émotionnel qui tourne à vide. Le reste du groupe n’évolue pas davantage. Belgarath reste le vieux sage vaguement alcoolique mais toujours infaillible, Polgara reste l’éternelle figure maternelle autoritaire, Silk continue de commenter chaque situation avec la même ironie. Durnik, toujours impeccable de loyauté, ne sert guère qu’à rappeler que les mortels sont bien insignifiants face aux magiciens. Chacun rejoue son rôle, sans jamais le remettre en cause. Aucun n’apprend, aucun ne trébuche, aucun ne doute. L’épisode du château de Vo Mimbre résume à lui seul tout le “génie” des personnages et ici de Garion : il passe dans un couloir au hasard, tombe pile sur un complot, comprend tout sans effort et sauve la mise avant le dîner. Que c’est mal mis en scène ! L’impression que les personnages sont protégés par l’auteur devient alors une évidence : il les aime trop pour les abîmer, mais à force de les préserver, il les prive de toute humanité.

Le scénario, quant à lui, ressemble à une succession d’escales touristiques. Le groupe s’arrête à chaque cité, rencontre un seigneur ou un roi, échange quelques mots d’esprit, puis repart sans conséquence. L’un des moments censés être marquants — la visite du royaume d’Arendie, où règne un chaos de guerres féodales ridicules — aurait pu offrir un contraste intéressant. Mais Eddings en fait un tableau comique, presque parodique : les chevaliers sont des imbéciles, les querelles féodales des disputes de cour d’école. On rit un peu, certes, mais on perd toute impression de grandeur ou de gravité.

Même les rares moments où l’action semble s’intensifier tombent à plat. Lorsqu’un danger approche, la magie de Belgarath ou de Polgara le dissipe instantanément. Quand le groupe est en mauvaise posture, un heureux hasard les tire d’affaire. Le lecteur finit par comprendre qu’il n’existe, dans ce monde, aucun véritable péril. On pourrait presque deviner chaque rebondissement une page à l’avance. Le mystère de la quête s’effrite à mesure que la logique du récit s’impose : les héros iront partout, verront tout, sans jamais échouer. Et pourtant, paradoxalement, La Reine des sortilèges se lit sans déplaisir. C’est un livre sans tension mais pas sans charme. Eddings sait rendre ses dialogues vivants, ses scènes légères, ses personnages sympathiques malgré tout. L’humour de Silk, la douceur un peu compassée de Durnik, la tendresse dissimulée de Polgara pour Garion : autant de petits moments qui font sourire.

Ce deuxième tome confirme donc les faiblesses du premier sans en corriger aucune. Le monde reste sans profondeur, les personnages inchangés, la structure narrative aussi rigide qu’un itinéraire imposé. L’univers d’Eddings manque de cette rugosité qui rend les épopées vivantes : pas d’ombre, pas de désordre, pas de perte. On avance, encore et encore, dans un monde qui n’existe que pour servir la marche des élus. Il y a pourtant une sincérité dans la plume d’Eddings, une naïveté presque touchante dans sa manière de raconter l’aventure comme un conte moral où le bien et le mal sont clairement délimités. Mais cette simplicité, charmante un instant, finit par devenir une limite. La Reine des sortilèges n’approfondit rien, n’invente rien et, surtout, ne surprend jamais.

10/20

,

Laisser un commentaire