
David Eddings – 1983
Le Gambit du magicien, troisième tome de La Belgariade, poursuit la route de nos héros avec la même obstination qu’une caravane sans destination. Après deux volumes de marche, de prophétie et de bavardages, Eddings réussit la prouesse de continuer à faire avancer son récit… sans jamais lui donner plus de consistance. On retrouve Garion, Polgara, Belgarath, Silk, Barak et Ce’Nedra là où on les avait laissés, toujours en route, toujours poursuivant quelque chose qu’ils semblent eux-mêmes oublier au fil des étapes.
La première impression à la lecture de ce tome, c’est que tout recommence : un voyage, des haltes, des discussions, des auberges. La Prophétie, omniprésente, s’impose comme un GPS divin qui dicte chaque détour et empêche tout écart narratif. Chaque fois qu’un obstacle surgit, Belgarath ou Polgara le résolvent par un sort, une intuition ou une coïncidence miraculeuse. Et Garion, fidèle à lui-même, découvre de nouvelles capacités magiques sans vraiment comprendre comment ni pourquoi. On devine que l’auteur veut montrer son éveil, mais la progression paraît si automatique qu’elle en devient mécanique. Ce troisième tome introduit pourtant quelques éléments censés densifier le récit : une confrontation plus marquée avec les Murgos, des révélations sur la nature du pouvoir de Garion, et surtout une tension croissante autour du rôle des dieux. Mais Eddings, comme à son habitude, évacue toute intensité dès qu’elle pointe le bout du nez. Les dialogues ironiques et les petits échanges légers viennent systématiquement désamorcer les rares instants de gravité. Même la capture de Ce’Nedra — qui aurait pu apporter un vrai souffle dramatique — se déroule sans émotion : tout est trop vite réparé, trop bien orchestré.
L’humour de Silk et les sempiternels soupirs de Polgara tiennent lieu de rythme. Le ton reste sympathique, presque familial, mais le manque de danger rend tout cela étrangement plat. Eddings écrit comme s’il avait peur d’effrayer son lecteur. On n’y trouve ni désespoir, ni perte, ni réelle noirceur : même les morts de figurants paraissent hors champ, polies, effacées. Quant aux “grands méchants”, ils continuent d’exister surtout dans les conversations, lointains et théoriques, jamais vraiment menaçants. Garion, lui, poursuit son ascension vers le statut de demi-dieu avec une docilité de somnambule. Ses pouvoirs se déclenchent toujours au moment opportun, souvent par accident, comme si l’auteur lui soufflait les solutions dans l’oreille. Le garçon doute un peu — juste ce qu’il faut pour paraître humain — mais jamais au point de faillir. À ce stade, le suspense n’existe plus : Garion ne peut pas échouer, puisqu’il est écrit qu’il réussira.
Ce tome confirme surtout la tendance la plus agaçante de la série : cette obsession du “voyage pour le voyage”. Les héros n’explorent pas un monde, ils le cochent. Chaque royaume traversé offre un nouveau décor, un nouveau dialecte et un dirigeant plus ou moins grotesque par rapport à nos héros. Rien ne change, rien ne progresse. On a l’impression d’assister à un jeu de rôle où le maître de table s’improvise géographe pour justifier les kilomètres. Et pourtant, malgré cette inertie, on continue à lire. Eddings garde ce talent désarmant pour rendre la lecture fluide, presque réconfortante. Les dialogues s’enchaînent bien, les personnages sont aimables, et il y a une sorte de nostalgie dans cette absence de cynisme. Mais cette douceur finit par tourner au sucre : tout est si propre, si bien rangé, qu’on étouffe un peu.
Le Gambit du magicien n’est ni meilleur ni pire que ses prédécesseurs : il en est le prolongement naturel, un chapitre étiré d’une histoire qui n’avance qu’à la vitesse du destin. C’est un roman de transition qui ne transite pas, un apprentissage sans effort, une épopée sans rugosité. On s’y promène comme dans un jardin entretenu : c’est joli, mais on aimerait parfois qu’une ronce blesse, qu’une pierre fasse trébucher. Eddings continue d’écrire comme un conteur bienveillant qui refuse d’abîmer ses personnages — et c’est peut-être là, justement, que tout se perd : sans épreuve, il n’y a pas de grandeur. On referme ce troisième tome avec le sentiment d’avoir assisté à la répétition d’une pièce dont on connaît déjà la fin.
10/20
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