La Belgariade IV : La Tour des Maléfices

David Eddings – 1984

La Tour des Maléfices commence avec une promesse qu’on sent déjà un peu creuse : le moment où tout devrait enfin s’accélérer, où les fils tissés depuis trois volumes doivent converger vers leur proche conclusion. Mais à mesure qu’on avance, on comprend qu’Eddings ne cherche pas à accélérer quoi que ce soit — il se contente d’étirer encore. Ce quatrième tome est un livre d’attente, de transition, un long palier où les personnages répètent mécaniquement ce qu’ils faisaient déjà, mais un peu plus solennellement, comme s’ils savaient eux-mêmes que la fin approche et qu’ils devaient faire semblant d’y croire.

La structure est toujours la même : départ, route, halte, discussion, reprise de la route. Mais ici, l’errance prend un ton plus désabusé. On sent que le groupe commence à se fragmenter sous le poids de la prophétie. Garion, désormais conscient de sa destinée, ne marche plus à côté des autres : il marche au-dessus. Il écoute moins, parle peu, devient cette figure presque mystique que tout le monde suit sans plus oser le contredire. Le jeune fermier naïf des débuts s’efface trop rapidement pour laisser place à une sorte de messie préfabriqué, dépourvu de véritable chair humaine. Quand il découvre qu’il devra affronter Torak, on s’attend à un moment de doute, d’émotion ou de peur ; mais non, il prend la nouvelle comme on reçoit une convocation administrative.

La prophétie, omniprésente, agit désormais comme une camisole. Elle guide, explique, rassure, mais surtout, elle étouffe. À chaque fois qu’un personnage pourrait agir différemment, ou que l’histoire pourrait bifurquer, la prophétie se rappelle à eux pour remettre tout le monde dans le droit chemin. L’aventure ne se déroule pas, elle s’exécute. Même Polgara et Belgarath, jadis un peu vifs, paraissent résignés à n’être plus que les greffiers d’un destin immuable. Eddings essaie pourtant de donner à ce volume une couleur plus sombre. Il y a cette traversée des contrées de Cthol Murgos, plus hostiles, plus barbares, où l’on devrait sentir la menace constante des Grolims et du dieu endormi Torak. Mais là encore, l’écriture n’y parvient pas. Les Murgos, censés incarner la peur, ressemblent à des figurants interchangeables. Leurs temples “effrayants” sentent la poussière, leurs prêtres complotent mollement, et leurs armées, que l’on croise au détour d’un chapitre, s’évanouissent aussitôt. Même la fameuse Tour des maléfices, censée être ce lieu maudit où se cache Torak, n’impressionne jamais : quelques descriptions de pierres noires, un peu de vent, et c’est tout.

Le passage où Garion et ses compagnons infiltrent la forteresse aurait pu être tendu, tragique, même grandiose : c’est à peine un contretemps. Tout se déroule trop bien, trop vite, trop proprement. À croire que même les pièges s’excusent de gêner la prophétie. Et lorsqu’enfin Garion “prend conscience” de son pouvoir et accepte son rôle d’Élu, on ne ressent rien : pas d’émerveillement, pas d’effroi. Ce moment, qui devrait être une ascension intérieure, devient une simple formalité scénaristique. Ce’Nedra, dans ce tome, est plus agaçante que jamais. Son rôle d’opposition douce à Garion tourne en rond : elle boude, elle s’excuse, elle boude encore. Eddings lui donne une importance croissante, sans jamais lui offrir une vraie consistance. Elle reste la princesse en carton, à mi-chemin entre l’intérêt amoureux et le comique de répétition. Quant à Silk, Monsieur-dialogues savoureux, il commence à tourner à vide, multipliant les bons mots comme s’il cherchait lui-même à combler le silence qui s’installe entre les lignes.

Eddings tente de maintenir l’illusion de l’épopée, mais on ne trouve plus ni souffle, ni émotion, ni drame. Tout est devenu trop propre. Même la magie, omniprésente, n’émerveille plus. Polgara soigne, Belgarath transporte, Garion transmute : autant de tours de passe-passe pour pallier l’absence d’imprévu. Le monde d’Eddings fonctionne comme une horloge, sans heurts, sans chaos, sans vie. Et, portant, le livre ne manque pas de sincérité. On sent qu’Eddings aime profondément ses personnages, qu’il veut les mener jusqu’à la fin, mais il ne leur laisse plus rien à vivre. Ce n’est plus une histoire, c’est un itinéraire prophétique. Chaque pas est prévisible, chaque émotion cadrée. Le roman se lit sans effort, mais sans frisson — et c’est peut-être là son plus grand défaut.

09/20

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