La Belgariade V : La Fin de Partie de l’Enchanteur

David Eddings – 1984

Le dernier tome de La Belgariade, devait être l’aboutissement d’une longue marche, la promesse tenue après quatre volumes d’attente. Mais plutôt que d’offrir un grand final, David Eddings livre un livre qui ressemble davantage à un au revoir poli. Tout s’y déroule comme prévu, exactement comme attendu, au point qu’on se surprend à tourner les pages sans même se demander si Garion va triompher, mais seulement quand et avec quelle absence de panache.

Dès les premières pages, le ton est donné : la prophétie a parlé, chacun connaît son rôle, et il ne reste plus qu’à exécuter la partition. L’épopée, autrefois présentée comme un voyage initiatique, s’achève dans une sorte de calme administratif. Garion, désormais convaincu de son destin, marche vers son affrontement final avec Torak avec la sérénité d’un employé qui clôture un dossier. Plus d’inquiétude, plus de questionnement : il sait qu’il va gagner, l’auteur le sait aussi, et le lecteur n’a plus qu’à assister à la formalité. Le duel final, censé être l’apogée de cinq tomes de prophétie et de construction mythologique, se déroule dans une atmosphère désespérément plate. Torak, figure du Mal absolu, n’a ni présence ni terreur. C’est un antagoniste de papier, réduit à un monstre mélancolique et bavard. Leur confrontation, présentée comme la conclusion d’un âge, n’a ni souffle, ni tragédie, ni grandeur. Garion prononce la formule magique, la lumière jaillit, et tout est fini. Le monde est sauvé, les dieux se taisent, la prophétie est accomplie. On ferme le livre sans émotion.

Eddings essaie bien de combler le vide par un peu de chaleur humaine : Polgara dispense sa sagesse, Silk enchaîne les bons mots. Mais ces personnages, qu’on a appris à connaître (et à supporter) depuis quatre volumes, tournent ici en rond dans une sorte de comédie posthéroïque. Ils ne vivent plus l’aventure : ils la commentent. On dirait qu’ils savent eux-mêmes que le rideau va tomber et qu’ils se contentent de meubler la scène. Le ton d’Eddings devient alors presque étrangement tiède. Il ne cherche plus à surprendre, ni même à convaincre. Tout est lisse, propre, clôturé. On ne sent plus la moindre tension dans l’écriture, ni la moindre envie de déranger le lecteur. L’univers, déjà aseptisé, s’achève dans une perfection figée. Le monde d’Aldur est sauvé, tout le monde se marie, les gentils sont heureux, et la prophétie se referme comme un couvercle. Même les adieux, qui auraient pu être touchants, manquent d’émotion. Il n’y a pas de nostalgie, juste un grand soupir de soulagement collectif : c’est fini, enfin.

Ce dernier tome souffre d’autant plus qu’il aurait pu tout racheter. Il y avait là, dans l’idée même de cette confrontation finale, une occasion d’introduire de la tragédie, du doute, de la grandeur. Mais Eddings reste fidèle à lui-même : il ne fait jamais mal, il ne fait jamais peur, il ne surprend jamais. L’histoire se termine exactement comme elle a commencé — avec des personnages infaillibles, une morale sans nuance et une écriture toujours aimable, mais sans chair. On ressort de La Fin de Partie de l’Enchanteur avec un curieux sentiment de vide. Ce n’est pas une mauvaise fin — elle est simplement sans goût. Pas de triomphe, pas de chute, pas de mélancolie : juste la sensation d’avoir assisté à une partie d’échecs dont l’issue était connue dès le premier coup. Magnus Carlsen contre un quidam lambda. Garion est devenu roi, Polgara a retrouvé sa sérénité, le monde est en ordre.

En définitive, la comparaison avec Tolkien, souvent avancée pour donner du poids à La Belgariade, n’a en réalité aucun sens. Eddings ne s’inscrit pas dans la même démarche que son aîné : là où Tolkien construisait un monde issu d’une mythologie complète, nourrie de langues, de peuples et d’un souffle quasi biblique, Eddings se contente de recycler les clichés de la high fantasy dans leur forme la plus scolaire. Son univers n’a pas de profondeur, seulement des frontières à traverser ; ses personnages n’ont pas d’âme, seulement des rôles à tenir. Ce n’est pas un crime en soi : La Belgariade ne prétend pas à la grandeur mythique, elle se veut accessible, légère, distrayante. Mais la confusion naît lorsque certains critiques la hissent au rang de chef-d’œuvre du genre sous prétexte qu’elle fut populaire dans une époque où la fantasy classique manquait de grands récits. Ce que fait Eddings, c’est perpétuer — parfois avec talent, souvent avec paresse — l’imagerie la plus convenue de la fantasy : le jeune élu, le vieux mage, la prophétie, le mal endormi, le voyage initiatique, les peuples caricaturaux. Il n’invente rien, il répète. Et si cette simplicité a son charme, elle illustre aussi pourquoi le genre a longtemps été dénigré : réduit à un combat éternel entre le bien et le mal, peuplé de héros surpuissants et d’ennemis interchangeables. Ce n’est pas une œuvre fondatrice, c’est une œuvre rassurante. Et confondre confort narratif et grandeur littéraire, c’est justement ce qui empêche la fantasy d’évoluer.

09/20

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