La Mallorée I : Les Gardiens du Ponant

David Eddings – 1987

Les Gardiens du Ponant, premier tome de La Mallorée, commence avec une promesse trompeuse : celle d’un nouveau cycle, d’un monde élargi, d’un souffle renouvelé. En réalité, ce n’est rien d’autre que la Belgariade… qui remet ses chaussures pour refaire le même chemin, en sens inverse. Garion est désormais roi, Ce’Nedra est reine, Belgarath et Polgara n’ont pas pris une ride, Silk est toujours là pour faire le pitre — et tout ce beau monde repart en voyage comme si les cinq volumes précédents n’avaient jamais existé.

Le prétexte ? Leur fils Geran a été enlevé, et une nouvelle prophétie se réveille. L’idée d’un enlèvement pouvait pourtant donner matière à une intrigue plus intime, plus tendue. Mais Eddings ne s’y attarde pas. L’enfant disparaît, les dieux s’en mêlent, et aussitôt la caravane se reforme : même compagnie, mêmes archétypes, mêmes dialogues — parfois mot pour mot. On repart, on traverse des royaumes, on se fait annoncer par des rois, on discute avec des prophètes, et on reprend la route. On a l’impression que tout ce qui s’était conclu dans La Belgariade est immédiatement annulé : les personnages n’ont ni évolué ni mûri, ils sont simplement remis en marche, comme des figurines ressorties de leur boîte.

Il faut bien reconnaître à Eddings un mérite : ses dialogues, encore une fois, fonctionnent. Silk garde sa verve, Polgara son autorité, Belgarath son cynisme et Garion son éternelle placidité. Les échanges sont vifs, souvent drôles, et donnent au texte un rythme léger qui rend la lecture agréable malgré tout. Mais cette aisance verbale, aussi plaisante soit-elle, finit par devenir un cache-misère. L’auteur meuble ses scènes par des conversations interminables pour masquer le fait que, tant au niveau de la narration que de l’évolution des personnages, rien ne se passe vraiment. La menace plane, certes, mais elle plane tellement haut qu’elle ne retombe jamais. Le problème, c’est qu’à ce stade, Eddings semble prisonnier de sa propre recette. Il refait exactement ce qu’il sait faire — sans jamais essayer autre chose. Les décors, soi-disant nouveaux, ne sont que des redites maquillées : de nouveaux royaumes qui ressemblent furieusement aux anciens, de nouvelles peuplades aux traits à peine modifiés, des dieux qui s’expriment toujours à travers des prophéties absconses. Le monde de la Mallorée paraît plus grand, mais il sonne plus vide. Et surtout, il n’y a plus cette illusion de découverte qu’offrait, à défaut d’originalité, la Belgariade.

Les personnages, eux, frisent la caricature d’eux-mêmes. Garion, qui devrait être un roi mûri par l’expérience, se comporte encore comme un adolescent hésitant. Belgarath et Polgara, censés être millénaires, n’ont toujours aucune profondeur au-delà de leurs rôles tutélaires : la figure du vieux sage et la grande prêtresse maternelle. Même Silk, pourtant le seul à posséder un peu de relief, tourne ici à la redite comique. Les nouveaux personnages — Zakath, Liselle, Toth — n’apportent rien de neuf : chacun d’eux semble avoir été créé pour remplir une case laissée vide dans le schéma narratif du premier cycle.

Quant à la structure du récit, elle suit un plan si familier qu’on pourrait en deviner les étapes sans lire : prophétie → voyage → obstacles locaux → discussions avec les dieux → résolution magique → départ vers un nouveau royaume. Le scénario tout entier semble exister pour une seule raison : permettre à Eddings de balayer les zones de la carte qu’il n’avait pas encore explorées dans La Belgariade. Ce n’est pas une suite, c’est une extension de carte — un DLC littéraire avant l’heure. Et ce qui rend la chose presque gênante, c’est l’absence totale de tension. Les personnages sont désormais si puissants que rien ne peut vraiment leur arriver. Ils traversent les guerres, les pièges et les monstres comme on traverse une pièce en ouvrant les rideaux. Les ennemis tombent avant même d’avoir menacé. Les batailles, censées être épiques, se résolvent en deux paragraphes grâce à un mot magique. L’enlèvement du fils de Garion, seul enjeu émotionnel valable, s’efface derrière la grandiloquence prophétique. Il ne s’agit plus d’un père cherchant son enfant, mais d’un élu rejouant sa destinée.

Les Gardiens du Ponant illustre ainsi parfaitement la dérive d’Eddings : un auteur qui a confondu confort et continuité. Là où Tolkien transformait son retour en Terre du Milieu (Le Silmarillion notamment) en approfondissement, Eddings se contente d’un copié-collé agrandi. On retrouve les mêmes routes, les mêmes dialogues, les mêmes ficelles — mais sans la moindre surprise. Le résultat, c’est un livre qui se lit vite, sans effort, mais sans plaisir durable. L’humour, toujours là, finit par user ; la prophétie, encore plus omniprésente, devient insupportable ; et le sentiment d’aventure se dissout dans une impression de déjà-vu étouffant. La Mallorée commence comme une suite, mais très vite, on comprend que ce n’est qu’une reprise — et pas la plus inspirée.

08/20

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