
David Eddings – 1988
Dans Le Roi des Murgos, deuxième tome de La Mallorée, Eddings nous promet enfin de “voir du pays” : après un premier tome d’exposition tiède, le groupe s’enfonce enfin dans le territoire de Cthol Murgos — ce fameux empire ennemi déjà évoqué depuis la Belgariade comme un bastion de fanatisme, de danger et de cruauté. Sur le papier, c’est une idée excitante : on s’attend à découvrir une civilisation sombre, à sentir la menace qui planait depuis tant de volumes. En pratique, ce passage se lit en deux chapitres et se traverse avec la tension d’une promenade en calèche. Eddings a beau décrire les temples de Torak, les rues poussiéreuses et les fanatiques Grolims qui infestent les cités, tout cela reste décoratif. À aucun moment, on ne ressent le poids du danger. La troupe entre, voyage, discute, et en ressort à peine décoiffée. La fameuse terre maudite où personne ne revient vivant devient ici un couloir touristique : quelques moines sinistres, deux prêtres hostiles, trois lignes d’incantations — et la caravane reprend la route. Ce qui devait être un sommet de tension narrative n’est qu’un survol rapide, comme si l’auteur craignait d’avoir lui-même peur de ce qu’il décrit. C’est d’autant plus frappant que les Murgos sont censés incarner depuis le tout début l’ennemi absolu. Dans La Belgariade, leur nom seul suffisait à faire trembler les fermiers, à susciter des menaces de guerre et des complots d’envergure. Ici, les mêmes Murgos sont balayés en un claquement de doigt. Le contraste est presque risible : les “redoutables adversaires” se comportent comme des figurants venus donner la réplique avant de disparaître.
C’est d’ailleurs là que Le Roi des Murgos illustre le mieux la paresse d’Eddings dans cette suite. Tout y est simulacre : des guerres sans morts, des dieux sans mystère, des héros sans peur. Les dialogues, toujours efficaces, tiennent lieu de chair. Silk aligne les bons mots, Polgara réprimande, Garion soupire, et le récit avance ainsi, porté uniquement par sa verve. On se surprend à tourner les pages, non par curiosité, mais parce que c’est fluide. L’auteur sait raconter, mais il ne raconte plus rien. Le scénario, de son côté, reprend le schéma du tome précédent — et de toute la Belgariade avant lui : un long voyage rythmé par des oracles. Les prophéties s’enchaînent, les sibylles délivrent leurs messages dans des phrases sibyllines (“Vous devez traverser le désert parce que cela doit être”), et le groupe obéit sans discuter. Il n’y a plus ni cause, ni choix, ni surprise : la prophétie fait office de GPS, et le destin, de plan de route.
Le plus décevant, c’est sans doute la gestion de Garion lui-même. Devenu roi, mari et père, il devrait avoir gagné en densité psychologique. Mais non : il reste ce jeune homme docile, réactif, transparent, qui passe son temps à dire “oui, tante Polgara” ou “je ferai comme la prophétie le veut”. Même la quête de son fils, qui aurait pu humaniser le personnage, devient secondaire. Le roi cherche son enfant comme il chercherait une clé perdue sur un itinéraire imposé : avec calme et obéissance. L’univers, lui, n’a toujours pas pris d’ampleur. Les nouveaux royaumes décrits sont des variations des anciens : des rois un peu ivrognes, des prêtres corrompus, des soldats fidèles, et à chaque étape, une taverne où Silk peut faire une plaisanterie. On sent presque l’auteur cocher des cases : “royaume visité”, “ennemi croisé”, “combat gagné”. Même la grande bataille dans les terres orientales — censée marquer le point culminant du tome — est expédiée en quelques pages sans la moindre intensité dramatique.
Tout dans Le Roi des Murgos trahit une écriture de routine. Ce n’est pas un roman d’aventure, c’est un journal de voyage où rien ne risque d’arriver. L’humour, autrefois salvateur, devient une manie ; la prophétie, une béquille narrative ; la magie, une gomme qui efface tous les problèmes. À ce stade, la série se replie sur elle-même. Reste la fluidité d’Eddings, son sens du dialogue, et une sympathie vague pour ses personnages. Mais même cette chaleur devient étouffante : on les connaît trop, ils ne nous surprennent plus, et leur perfection devient lassante. Les nouveaux venus — Zakath, Liselle, Toth — n’y changent rien : ce sont des copies à peine maquillées des anciens , et c’est bien dommage.
08/20
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