
David Eddings – 1991
La Sibylle de Kell, dernier tome de La Mallorée, achève la série dans une ambiance d’épuisement poli, où tout semble écrit d’avance. Ce devait être la grande conclusion, la confrontation finale entre les deux prophéties, le moment où chaque destin se referme sur lui-même. En réalité, c’est une fin sans souffle. Dès le départ, on comprend que plus rien ne repose sur les héros. Les Sibylles, désormais omniprésentes, gèrent littéralement l’histoire. À chaque tournant, elles dictent la marche à suivre, préviennent des embuscades, traduisent les messages des dieux, et anticipent les dénouements. Les protagonistes n’ont plus d’autonomie — ils suivent le plan divin avec la docilité d’une équipe de pèlerins qui aurait reçu un itinéraire imprimé. La tension dramatique s’évapore totalement, remplacée par une succession d’étapes où l’on obéit aux voix célestes.
Les nouveaux personnages, censés renouveler la dynamique du groupe, n’y changent rien. Toth, le géant muet, d’abord introduit comme un être mystérieux, finit par n’être qu’un figurant musclé, silencieux jusqu’à la caricature, simple garde du corps que personne n’interroge. Son mutisme, censé inspirer respect ou gravité, devient rapidement une blague involontaire : il est là, massif, mais inutile. Comme déjà précisé dans la critique du tome précédent, Zakath, l’empereur de Mallorée, apporte un peu de poids politique à l’ensemble, mais Eddings ne fait rien de ce personnage pourtant fascinant. On l’introduit comme un despote ambigu, puis, trois chapitres plus loin, il se transforme en compagnon modèle, converti sans résistance à la cause prophétique. Sa présence aurait pu générer des conflits d’ego ou de loyauté ; elle ne génère que des dialogues creux et des déplacements diplomatiques. Quant à Liselle, censée être la version féminine et rouée de Silk, elle fonctionne comme son double adouci — même humour, même rôle d’espionne, mais sans le moindre relief. Eddings recycle littéralement sa propre création, jusqu’à la rendre redondante. Leur flirt, omniprésent dans ce dernier volume, est censé ajouter un souffle romantique à la marche finale, mais il ne provoque qu’un léger sourire.
C’est d’ailleurs là que réside le vrai problème de ce dernier tome : il ne reste plus aucune place pour l’erreur, ni même pour l’humain. La prophétie est devenue une machine omnisciente qui absorbe tout. Les Sibylles en sont le bras narratif : elles décryptent, rassurent, corrigent. Ce qui devrait être un récit de foi ou de doute se transforme en une démonstration de conformité. Même le grand dénouement, censé opposer Garion et Zandramas dans un ultime affrontement mystique, n’a aucune intensité. Tout se règle par une conversation — un échange de révélations et de symboles où les forces du bien et du mal se confondent dans un relativisme divin. Pas de combat, pas de drame, pas de catharsis : juste une conclusion en forme de réunion spirituelle, où tout le monde comprend enfin ce que la prophétie savait depuis le début. Après tant de détours, de cartes traversées et de royaumes visités, la fin sonne comme une formalité administrative : les héros signent la paix cosmique, les dieux rentrent chez eux, et le monde retrouve sa quiétude. Rien n’a changé.
Au final, le dernier tome n’est pas une conclusion, mais un prolongement fatigué : tout s’y déroule dans l’ordre, tout s’y explique, tout s’y clôt sans passion. Les Sibylles ont eu raison de tout, et les héros, réduits à des figurants exemplaires, leur ont obéi sans broncher. Une fin lisse, logique, mais vidée de toute tension, où la fantasy n’a plus rien d’épique, seulement l’odeur douceâtre d’un récit qui s’endort sur ses certitudes.
07/20
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