
Stephen King – 1982
Premier volume d’un cycle aussi ambitieux que démesuré, Le Pistolero marque l’entrée du lecteur dans ce que Stephen King désigne lui-même comme la matrice de toute son œuvre, la « Jupiter » de son univers imaginaire. Pourtant, cette planète gravite encore dans le chaos de sa propre genèse. L’ouvrage, dans sa forme originelle comme dans sa version révisée de 2003, trahit l’hétérogénéité de sa conception : des fragments écrits à des époques différentes, des styles qui s’entrechoquent, une progression narrative heurtée. Ce n’est pas tant un roman qu’un assemblage de récits, reliés par un fil ténu : la traque obstinée de l’Homme en noir par Roland de Gilead, un pistolero taciturne dans un monde qui « a avancé », c’est-à-dire déréglé, brisé, figé dans un crépuscule sans fin.
Dès les premières pages, le lecteur comprend que l’objectif de King n’est pas de séduire mais d’installer un mythe. Il dresse un décor à la fois biblique et désertique, où se croisent des figures aussi mystérieuses qu’inquiétantes : le marchand, l’enfant Jake, l’Homme en noir. Chacun semble être un symbole avant d’être un personnage, et cette dimension allégorique, fascinante pour certains, rebutera sans doute ceux qui recherchent une narration fluide. Le rythme, lent, presque contemplatif, épouse le pas du héros dans le désert ; il impose au lecteur une ascèse, une patience que tous ne consentiront pas à offrir.
Ce qui frappe, malgré tout, c’est la puissance d’évocation de certains passages : un duel sous un soleil de plomb, une rencontre dans un relais en ruine, une vision apocalyptique au détour d’une caverne. L’imagerie de King, encore maladroite dans la forme, possède déjà cette densité quasi cinématographique qui deviendra sa marque. L’influence du western y côtoie des échos bibliques et shakespeariens ; le pistolero est à la fois un chevalier médiéval et un chasseur de rédemption. Mais ce mélange des genres, s’il intrigue, manque parfois d’équilibre. Les transitions paraissent abruptes, les dialogues étrangement archaïques, et l’émotion peine à percer à travers le formalisme du style. La révision de 2003, censée harmoniser le tout avec les tomes ultérieurs, n’efface pas les cicatrices du texte. Certes, elle resserre quelques liens narratifs, affine certaines descriptions, clarifie les intentions de King quant à l’univers de la Tour. Mais le cœur du problème demeure : Le Pistolero n’a pas été conçu comme le premier acte d’une fresque cohérente, mais comme une succession de visions, d’éclats de mondes, d’expérimentations littéraires. Ce qui explique son caractère décousu, parfois abscons, souvent déroutant.
Cependant, réduire ce premier tome à un simple exercice de style serait injuste. King y pose déjà les fondations de son mythe : la quête de la Tour Sombre, symbole de la totalité, de la réconciliation entre les mondes ; Roland, figure tragique de l’obsession et du sacrifice ; et cette tonalité mystico-existentielle qui fait du cycle entier bien plus qu’une simple série d’aventures fantastiques. Ce n’est pas un hasard si, pour beaucoup, ce livre fait office de seuil : on y entre avec difficulté, parfois à reculons, mais une fois franchi, il devient impossible de ne pas poursuivre. Ainsi, Le Pistolero n’est pas un roman accompli, mais un passage initiatique. Il souffre de ses défauts : lenteur, dispersion, sécheresse narrative. Mais il fascine par son ambition et par la promesse qu’il recèle. Ce premier contact avec Roland et sa quête laisse un goût de poussière et de mystère, un sentiment d’avoir effleuré une épopée encore en gestation. Ceux qui s’y arrêtent verront un livre austère et froid ; ceux qui persévèrent y reconnaîtront la porte d’entrée d’un monde qui ne cessera plus de se déployer.
08/20
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