
David Eddings – 1990
On se souvient souvent du Chevalier de Rubis comme du volume le plus mouvementé de la trilogie. C’est celui des longs voyages, des tempêtes, des batailles et des démons ; un tome où l’action semble ne jamais s’arrêter, où l’auteur fait littéralement traverser la carte à ses personnages. Et c’est d’ailleurs ce souvenir — celui d’une lecture trépidante, presque épique — que l’on garde parfois de sa première découverte du roman. Pourtant, à la relecture, l’illusion se dissipe rapidement : cette succession de péripéties n’est pas une fresque, mais une suite d’étapes obligatoires. Chaque arrêt, chaque détour, chaque bataille semble programmé uniquement pour cocher une case géographique de l’univers qu’Eddings a dessiné, sans jamais vraiment nourrir la tension dramatique. L’enjeu, pourtant, aurait pu suffire à tenir tout le récit : retrouver le Bhelliom, joyau mythique capable de sauver la reine Ehlana, toujours prisonnière de son cristal. Mais au lieu de transformer cette quête en enquête méthodique, dense, pleine de recherche et de déduction, Eddings choisit la voie du deus ex machina. Les indices apparaissent exactement quand il faut, toujours par hasard, et souvent parce que Sephrenia — la sorcière millénaire — se souvient opportunément d’un détail oublié depuis mille ans. Ce procédé, répété à outrance, tue tout sentiment d’urgence : on comprend vite que les héros ne chercheront pas vraiment, car le monde lui-même plie sous leurs pas pour leur livrer les réponses.
L’introduction de Ghasek, cette créature insectoïde mi-démon mi-homme, censée incarner la menace d’Azash sur le monde, aurait pu faire basculer le roman dans une atmosphère sombre, presque horrifique. Mais l’effet tombe à plat : le monstre, pourtant vanté comme une abomination indestructible, se révèle ridicule dès sa première apparition. Il se pavane, grogne deux phrases, attaque sans stratégie, et finit balayé en un instant par la magie du groupe. Le grotesque l’emporte sur la peur. La promesse d’un danger nouveau s’évanouit, remplacée par une mécanique bien rodée : les ennemis foncent tête baissée, les héros sortent indemnes.
Même les rares moments où Eddings semble vouloir explorer des émotions humaines finissent expédiés. L’épisode du château du comte Lycheas, où la sœur du seigneur est enfermée parce qu’on la croit possédée, avait de quoi donner un peu de profondeur morale à la quête : Émouchet et ses compagnons y croisent un homme tourmenté, sincère dans ses doutes, presque tragique. Mais au lieu d’en faire un personnage complexe, l’auteur en fait une parenthèse morale sans conséquence. L’homme, puni pour avoir cédé à ses sentiments, est vite tourné en ridicule ; l’épisode se clôt en deux chapitres, sans que rien n’en découle.
L’un des aspects les plus frustrants de ce tome est d’ailleurs le glissement du roman vers un mythe cosmique de pacotille. Alors que Le Trône de diamant reposait encore, au moins partiellement, sur des enjeux politiques et humains — la lutte pour le pouvoir, les intrigues (risibles certes) d’Annias, la corruption religieuse —, Le Chevalier de Rubis se réfugie dans le schéma du dieu maléfique (Azash) qui tire les ficelles depuis son temple à l’est. Ce basculement vers la théologie fantastique désamorce tout réalisme et fait sombrer le récit dans la facilité. Ce déplacement narratif n’est qu’un prétexte pour justifier les voyages interminables de la troupe. Eddings semble décidé à ne laisser aucun coin de sa carte inutilisé : un château ici, une taverne enneigée là, une forteresse maudite plus loin. Partout, le même schéma : arrivée, problème local, résolution immédiate, départ. On passe ainsi par Arcium, Chyrellos, puis les terres thalésiennes gelées, où chaque rencontre n’a d’autre fonction que de meubler. La tension du départ — cette course contre la montre censée sauver Ehlana — se dilue dans des détours touristiques. L’idée même d’urgence disparaît, remplacée par un confort narratif absurde : on sauve des paysans, on règle des querelles locales, on libère des prisonnières, et tout cela sans jamais se presser. L’un des passages les plus révélateurs du problème structurel du roman est sans doute celui du château assiégé — souvent cité comme une “scène d’action” marquante du livre. Émouchet et ses compagnons s’y retrouvent bloqués, encerclés par des forces ennemies dix fois supérieures en nombre, dans un siège censé durer plusieurs mois voire années. Tout laisse penser à un moment de tension forte : la faim, la peur, l’attente, les stratégies militaires. Mais en deux chapitres à peine, la situation se résout par miracle. Une diversion tombée du ciel, un trou dans les lignes adverses, une idée lumineuse soufflée par un personnage secondaire — et nos héros s’en sortent sans une égratignure. La scène, qui aurait pu être l’occasion de mettre en lumière le courage ou les limites de chacun, n’a pas la moindre conséquence.
La dernière partie du roman, censée marquer le sommet de l’épopée, illustre aussi parfaitement cette dérive. On apprend que le Bhelliom repose au fond de la mer, sous les ruines englouties de Setras, autrefois forteresse du roi Sarin de Thalesia, son dernier détenteur. Voilà enfin un cadre propice à une vraie montée en tension : un artefact perdu, une plongée dans les abysses, une course contre-la-montre avec l’ancien possesseur du joyau divin. Et pourtant, la scène tourne court. À peine la possibilité de récupérer le joyau évoquée, et ayant pourtant les cartes en main pour le faire, le groupe décide — sur la foi de deux phrases sibyllines de Sephrenia — d’abandonner la recherche dans les eaux troubles et de se lancer plutôt à la poursuite de l’objet vers le nord, dans les contrées de Deira, sans raison logique. Une incohérence flagrante, trahissant la paresse d’un auteur davantage soucieux de déplacer ses pions sur la carte que de coller avec le thème de l’urgence qui est pourtant vantée dès le premier tome de la trilogie.
Le duel final, censé opposer Émouchet au troll qui détient désormais la pierre, achève de plomber le récit. Dépourvu d’intensité, réglé en deux pages, il confirme qu’Eddings n’a jamais su écrire la confrontation dramatique. Tout se résout encore une fois par un sursaut magique : Flûte, la fillette-déesse, révèle ses pouvoirs divins, aide notre héros à pulvériser le monstre et rend la pierre à son maître. Cette absence de tension s’explique aussi par la manière dont la magie est utilisée dans le roman. Là où elle pourrait servir à structurer l’univers ou à enrichir sa mythologie, elle ne fait ici qu’effacer les obstacles. Il n’existe aucune règle, aucune cohérence, aucune contrainte : elle guérit, détruit, transporte, protège, selon les besoins du chapitre. Les héros la manient comme une extension naturelle de leur volonté, sans jamais en subir les contreparties. Quant aux ennemis, ils semblent systématiquement incapables de s’en servir correctement. La magie devient un simple outil scénaristique, un levier commode pour tout résoudre sans effort. Ce n’est plus une force mystérieuse : c’est un raccourci paresseux.
Et c’est sans doute ce qui résume le mieux Le Chevalier de Rubis : une quête sans tension, qui se voulait épopée mystique mais s’apparente davantage à une randonnée touristique. Le livre est construit comme une course contre la montre — la reine Ehlana meurt lentement, le poison la ronge, chaque jour compte —, et pourtant, jamais les héros ne semblent pressés. On s’arrête partout, on aide un comte malheureux, on dîne chez des seigneurs, on débat des dieux, on plaisante. Chaque détour sert davantage à remplir la carte qu’à faire progresser le récit. Même les rares scènes de combat sont traitées comme des interruptions polies dans le voyage. L’impression finale est étrange : on suit une bande d’amis en balade, plaisantant sur la route, alors que le monde est censé vaciller autour d’eux.
09/20
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