La Tour Sombre IV : Magie et Cristal

Stephen King – 1997

Avec Magie et Cristal, Stephen King choisit de suspendre le mouvement, d’interrompre la marche inexorable vers la Tour pour plonger dans la mémoire de son héros. Après la frénésie mécanique du monorail Blaine, la ville morte de Topeka et les mille clins d’œil disséminés à d’autres univers littéraires (Le Fléau, Le Magicien d’Oz, Le Seigneur des Anneaux), le romancier referme la boucle narrative du présent pour ouvrir une immense parenthèse sur le passé. Et quelle parenthèse : l’histoire de Roland jeune homme, de son premier amour, de la trahison, de la perte. C’est sans doute le tome le plus lyrique, le plus romanesque et, paradoxalement, le moins « tour sombre » de toute la série.

Dès les premières pages, le ton change. Là où Terres Perdues vibrait d’urgence et de métal, Magie et Cristal s’installe dans une lenteur presque méditative. King s’éloigne volontairement du registre post-apocalyptique et fantastique pour explorer une veine plus intimiste, presque chevaleresque. On y découvre un Roland encore adolescent, envoyé en mission à Hambry, une petite ville du barony de Mejis, et y rencontrant Susan Delgado, jeune femme promise à un autre. De cette rencontre naît un amour impossible, tissé d’idéaux et de pressentiments tragiques. Le lecteur qui attendait la suite des aventures du ka-tet se retrouve entraîné dans un récit de formation, de passion et de mort, écrit avec une douceur inattendue chez King.

C’est là que réside toute l’ambiguïté de ce quatrième volume : à la fois somptueux dans sa construction et frustrant dans son rapport à la trame principale. King y déploie une fresque ample, presque classique, où chaque personnage secondaire – Cuthbert, Alain, Rhea, Jonas – semble sortir d’une autre tradition littéraire, celle du roman d’initiation et du western crépusculaire. Le décor de Mejis, ses plaines balayées par le vent, ses fêtes, ses intrigues politiques et ses mystères occultes, donnent au roman une densité visuelle et émotionnelle rare. La plume de King, habituellement nerveuse et directe, se fait ici poétique, sinueuse, parfois même élégiaque. Le lecteur perçoit qu’il y a, dans cette digression, une nécessité intime : celle de comprendre le cœur du pistolero avant de poursuivre son chemin.

Mais cette réussite littéraire, aussi indéniable soit-elle, se paie cher. Insérée dans un cycle jusque-là tendu vers un but clair, cette longue rétrospective brise le rythme et dilue la tension. Pendant plus de huit cents pages, la Tour disparaît, remplacée par le souvenir d’une passion adolescente et d’une tragédie annoncée. On comprend certes mieux Roland – ses silences, son détachement, cette fatalité qui l’habite – mais au prix d’un certain éparpillement narratif. Le roman, pris isolément, est magnifique ; replacé dans le cycle, il agit comme un interlude mélancolique, beau mais désaxé. Ce sentiment est accentué par la structure même du récit : l’histoire de Roland et Susan est racontée dans le présent du ka-tet, à la lueur d’un feu de camp. Cette mise en abyme renforce l’idée de pause, presque de repli : les héros écoutent, le lecteur aussi, comme suspendu dans une nuit sans fin. Et lorsque le récit revient enfin à la quête, à la poussière du monde réel, le charme se dissipe avec un léger vertige : tant de pages pour une parenthèse, si belle soit-elle, qui ne fait que retarder l’inévitable.

Pour autant, nier la puissance émotionnelle de Magie et Cristal serait une erreur. King y atteint une sincérité rare : il écrit l’amour, la jeunesse, la perte avec une pudeur qu’on ne lui connaissait guère. Certains passages, comme la première rencontre entre Roland et Susan, ou les ultimes pages de leur histoire, comptent parmi les plus touchantes de toute son œuvre. Le romancier prouve ici qu’il n’est pas seulement un conteur d’horreurs ou de cauchemars modernes, mais aussi un poète du souvenir, capable de faire vibrer la corde tragique sans jamais sombrer dans le pathos. En définitive, Magie et Cristal est un beau roman, mais un tome discutable. Il confirme la grandeur littéraire de King tout en soulignant les limites de sa saga. On y admire la plume, on s’attache aux personnages, on s’émeut des destins croisés, mais on peine parfois à y retrouver la flamme mystique et la tension qui faisaient le sel des volumes précédents. C’est une halte dans le voyage, un long soupir avant la reprise, un détour vers le passé qui éclaire le héros autant qu’il épuise le lecteur.

14/20 ❤️

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