La Tour Sombre V : Les Loups de la Calla

Stephen King – 2003

Avec Les Loups de la Calla, Stephen King entame la seconde moitié de son cycle de la Tour Sombre avec une ambition manifeste : élargir son univers, croiser ses mythes, mêler ses propres œuvres à la grande fresque du Pistolero. Mais cette ambition, à force de vouloir tout englober, finit par trahir le souffle initial. Le lecteur, en refermant ce cinquième tome, reste partagé entre admiration pour la richesse de l’univers et lassitude devant une intrigue qui semble tourner sur elle-même. C’est sans doute le volume le plus « bavard » de la saga, et paradoxalement l’un des moins captivants.

Dès les premières pages, l’atmosphère change : le ka-tet de Roland atteint Calla Bryn Sturgis, un village isolé dans une plaine à la fois médiévale et futuriste, menacé par les « Loups », mystérieux cavaliers venus enlever les enfants à intervalles réguliers. Le décor rappelle les westerns classiques de King, cette Amérique imaginaire faite de poussière, de superstitions et de peur. Tout semble annoncer un roman d’action : une communauté à défendre, des ennemis à affronter, une tension croissante. Mais très vite, la dynamique promise s’enlise. Au lieu de la montée progressive vers un affrontement, le récit se dilate en de longues conversations, des explications sans fin, et des récits enchâssés qui, malgré leur intérêt ponctuel, brisent le rythme.

Le principal coupable de cette dispersion est sans doute le père Callahan, figure rescapée du roman Salem, que King ressuscite ici comme par jeu d’intertextualité. L’idée pouvait séduire – relier la Tour Sombre à d’autres pans de son œuvre – mais elle se transforme en un interminable détour. Callahan, avec son passé de prêtre déchu et son combat contre les vampires, s’invite dans la saga comme un intrus au beau milieu d’un autre film. Certes, King y gagne un souffle mythologique, mais il y perd la cohérence narrative : tout à coup, la quête de la Tour semble suspendue pour laisser place à un résumé de Salem revisité, truffé de références que seuls les lecteurs familiers de King peuvent saisir. Pour les autres, c’est un détour inutile, presque frustrant. L’autre nouveauté du roman, c’est la transformation intérieure de Susannah. Une troisième personnalité, Mia, émerge en elle, porteuse de mystère et de menace. Si l’idée intrigue d’abord – King maîtrisant parfaitement les jeux d’identité et les troubles psychiques – elle finit par sonner comme une redite : un écho affaibli de la dualité Detta/Odetta, sans la fraîcheur ni la charge émotionnelle de celle-ci. On sent l’auteur chercher à injecter du drame intérieur, mais cette fois, la mécanique paraît trop visible, presque artificielle.

Ce déséquilibre entre ambition et exécution s’accentue tout au long du roman. Là où les premiers tomes avançaient, parfois lentement mais toujours avec direction, Les Loups de la Calla semble faire du surplace. Le lecteur piétine avec Roland et ses compagnons dans un récit qui se répète, s’étire et se perd dans ses propres ramifications. Les dialogues – souvent longs, parfois redondants – alourdissent un roman qui aurait gagné à être resserré. Ce n’est pas que King ait perdu son talent de conteur : au contraire, certains passages, notamment les scènes de tension dans le village ou les descriptions de la vie quotidienne des Callas, témoignent d’un réalisme et d’une humanité remarquables. Mais cette richesse, faute d’un fil narratif solide, devient rapidement un fardeau. Et pourtant, dans les cinquante dernières pages, le miracle opère. Le roman se réveille enfin. L’action, longtemps contenue, explose : le combat contre les Loups est haletant, brutal, d’une précision cinématographique. On retrouve le King du Fléau et de Terres Perdues, celui qui sait mêler la tragédie, la tension et la beauté du geste héroïque. Le duel final, orchestré avec un sens parfait du rythme, rappelle pourquoi la Tour Sombre fascine malgré ses égarements. Mais la frustration demeure : fallait-il vraiment parcourir tant de digressions pour atteindre ce sommet d’intensité ?

Sur le plan des personnages, le roman conserve heureusement la profondeur psychologique propre à la série. Roland, de plus en plus hanté par ses souvenirs et sa fatalité, gagne encore en complexité. Eddie, plus lucide, devient le véritable cœur moral du groupe. Susannah, malgré le poids de sa nouvelle personnalité, reste un personnage d’une force admirable. Ces portraits maintiennent le lecteur à flot, même lorsque la narration s’égare. Les courts retours dans le XXe siècle, eux, rappellent que King n’a pas oublié ses racines réalistes : ces incursions dans un monde familier, à travers des objets ou des symboles, servent de points d’ancrage à un récit qui menace parfois de se dissoudre dans sa propre mythologie.

En définitive, Les Loups de la Calla illustre les contradictions du cycle dans son ensemble : un univers foisonnant mais inégal, une volonté de lier tous les fils de la création de King, quitte à perdre de vue l’essentiel. Le roman aurait pu être une œuvre magistrale de tension et de tragédie ; il n’est qu’un épisode massif, ambitieux mais inconstant, dont l’éclat ne surgit que trop tard. On referme le livre avec la même impression qu’au début : celle d’une promesse inachevée, d’un auteur qui, voulant tout dire, finit par se diluer dans son propre monde. Mais cette déception, paradoxalement, ne fait que renforcer l’envie de continuer : car, à travers les bavardages et les détours, la Tour reste là, lointaine, obsédante, irrésistible.

12/20 ❤️

👬

,

Laisser un commentaire