
Stephen King – 2004
Le Chant de Susannah s’ouvre comme une respiration après l’épisode un peu trop long des Loups de la Calla, mais sans parvenir pour autant à lui échapper. C’est un tome plus resserré, plus nerveux, mais aussi plus désincarné : un chapitre de transition, une étape nécessaire vers la fin du voyage, sans jamais réussir à exister pleinement pour lui-même. À ce stade de la saga, Stephen King semble naviguer entre deux pulsions contraires — celle de conclure et celle d’étirer encore — et le lecteur le ressent à chaque page.
Dès les premières lignes, on comprend que le récit a basculé à nouveau dans le XXe siècle, cet espace familier où King se sent chez lui, mais qui, ici, finit presque par trahir la promesse de l’univers de Roland. Le ka-tet est dispersé : Susannah, désormais dominée par la personnalité de Mia, s’échappe à New York pour enfanter une créature dont nul ne comprend encore la nature ; Roland et Eddie, eux, doivent protéger la Rose, fragile incarnation de la Tour Sombre dans le monde réel. Sur le papier, ces deux intrigues parallèles pourraient nourrir la tension, mais King ne parvient pas à équilibrer leurs rythmes : la traque de Mia semble étrangement diluée, reléguée à l’arrière-plan, tandis que le duo Roland–Eddie porte l’essentiel de la charge narrative. L’auteur semble plus à l’aise dans ces séquences ancrées dans le concret américain que dans les errances métaphysiques de ses personnages. Il retrouve ici les rues, les bars, les routes qu’il connaît par cœur, et sa plume s’y réchauffe. Les dialogues y retrouvent une vivacité qui manquait au tome précédent, et les scènes d’action, quoique rares, rappellent le King le plus instinctif, celui de Cujo ou de Dead Zone. Pourtant, cette aisance de ton ne suffit pas à masquer le problème de fond : la sensation persistante que le cycle s’étire artificiellement, comme si King reculait devant sa propre conclusion.
L’apparition de Stephen King lui-même dans le roman est à la fois audacieuse et déstabilisante. Le procédé, typiquement métafictionnel, aurait pu être génial s’il n’était pas si abrupt. En faisant de lui-même un personnage de son histoire — un écrivain hanté par la création du monde qu’il a inventé —, King brouille la frontière entre fiction et réalité. Ce jeu de miroir, s’il enrichit le sous-texte sur la nature de la création et du destin, risque aussi de distancier le lecteur, qui perçoit l’artifice avant l’émotion. Ce qui aurait pu être une révélation métaphysique devient une curiosité d’auteur : fascinante, mais détachée, presque trop consciente d’elle-même.
Il faut néanmoins reconnaître à Le Chant de Susannah une certaine efficacité. Le roman se lit vite, sans les lenteurs des premières pages des Loups de la Calla, et certaines scènes, notamment les dialogues entre Roland et King lui-même, ou la description de la maternité de Mia, frappent par leur étrangeté attirante. On y retrouve, par éclats, cette angoisse métaphysique propre à la Tour Sombre, cette impression d’un monde qui se désagrège autant qu’il s’achève. Mais ces moments de grâce demeurent isolés dans un récit de transition qui peine à émouvoir durablement. Sur le plan symbolique, le roman continue d’étendre la mythologie du cycle : la Rose, la Tour, le Ka, les mondes imbriqués, la dualité entre création et destruction. Tout cela nourrit la dimension réflexive du texte, mais au prix de l’immersion. King devient commentateur de son propre univers, et son écriture, plus intellectuelle que viscérale, perd parfois cette pulsation qui faisait le charme des premiers tomes.
Reste la cohérence des personnages, toujours finement écrits malgré la dispersion narrative. Susannah, victime et guerrière, poursuit son évolution vers une forme d’ambiguïté tragique. Roland, quant à lui, se montre plus humain que jamais — hanté par la perspective de la perte, par son rôle de guide et de bourreau à la fois. Eddie, enfin, demeure le point d’ancrage émotionnel du groupe, ce personnage profondément « kingien », ironique, fatigué, mais fidèle jusqu’à la fin. Trop conscient de préparer la fin, pas assez habité pour exister seul, le Chant de Susannah oscille entre la mécanique narrative et l’introspection métatextuelle. On y retrouve la plume sûre de King, son sens du rythme, ses fulgurances, mais aussi cette lassitude diffuse d’un auteur englué dans sa propre mythologie. C’est un tome de transition, ni raté ni réussi, qui laisse au lecteur une impression d’attente : celle, lancinante, d’une fin qu’on espère enfin à la hauteur du long voyage.
12/20 ❤️
👬
Laisser un commentaire