
Stephen King – 2004
Avec La Tour Sombre, dernier tome du cycle éponyme, Stephen King conclut enfin ce qui est sans doute l’œuvre la plus ambitieuse, la plus personnelle et la plus tentaculaire de toute sa carrière. Après plus de vingt ans d’écriture, sept volumes et un entrelacement vertigineux de genres et d’univers, l’auteur revient à l’essentiel : le voyage du Pistolero vers sa Tour, quête absolue et métaphysique qui, depuis Le Pistolero, n’avait cessé d’être promise, ajournée, brouillée, voire dévoyée. Cette fois, King ne tergiverse plus. Il resserre la focale, renoue avec la tension, l’urgence, le drame — bref, avec tout ce qui faisait battre le cœur de la saga dans ses meilleurs moments.
Le roman s’ouvre sur un ton bien différent de ses deux prédécesseurs. Là où Les Loups de la Calla et Le Chant de Susannah donnaient parfois l’impression d’un long préambule, La Tour Sombre s’assume pleinement comme le point culminant du voyage. Le rythme est retrouvé, presque brutal. Dès les premières pages, King relance la mécanique du suspense, multiplie les péripéties, les séparations, les retrouvailles, les morts. Le lecteur retrouve ce sentiment de course effrénée qui lui manquait tant : un récit qui avance, haletant, sans se disperser. Les dialogues retrouvent leur mordant, les scènes d’action reprennent leur souffle épique. Après des volumes parfois étouffés par leurs digressions, celui-ci respire enfin le danger, la poussière et la tragédie.
Le premier grand choc de ce tome, c’est l’accouchement de Susannah, annoncé depuis deux livres et qui, enfin, trouve sa résolution. La scène, à la fois cauchemardesque et symbolique, mêle horreur viscérale et mysticisme fantastique. Mordreth, le fils monstrueux né de cette union improbable entre la femme et la possession, incarne à merveille le malaise qui imprègne tout le roman : une fascination morbide pour la dualité, le péché et la fatalité. King y déploie une tension presque gothique, un mélange d’effroi et de pitié, renforcé par l’atmosphère étrange du Cochon du Sud. Ces passages, d’un imaginaire presque lovecraftien, rappellent que l’auteur reste avant tout un conteur d’épouvante — et qu’il excelle lorsqu’il laisse son univers s’enfoncer dans la démesure. Parallèlement, Roland et Eddie mènent leur propre mission, et c’est sans doute là que le roman retrouve le plus de vigueur. La dynamique entre les deux hommes — admiration, fraternité, fatalisme — atteint ici sa maturité. Les rebondissements s’enchaînent, les rencontres improbables se multiplient, et parmi elles, certaines marquent durablement : l’apparition du fils spirituel de Roland, celle de l’Artiste, ou encore celle, plus audacieuse encore, de Stephen King lui-même, intégré à sa propre fiction. Ce jeu de miroir, amorcé dans Le Chant de Susannah, prend ici toute sa dimension : l’auteur devient à la fois démiurge et personnage, témoin et victime du destin qu’il a créé. Cette mise en abyme, aussi risquée qu’inédite, crée un vertige singulier : King s’écrit lui-même dans son monde, tout en écrivant le monde dans lequel il meurt. Peu d’écrivains se sont ainsi offerts comme matériau narratif avec une telle sincérité.
Mais ce qui distingue véritablement La Tour Sombre des tomes précédents, c’est l’équilibre retrouvé entre introspection et action. Le roman est dense, mais fluide. Chaque chapitre a son utilité, chaque personnage sa trajectoire. La dimension psychologique, que King a toujours maîtrisée, prend ici un relief particulier : tous les protagonistes sont à bout de souffle, littéralement et spirituellement. Leurs dialogues, souvent empreints d’amertume et de résignation, reflètent le poids du voyage, la perte, la nostalgie du but. Le style, sans chercher la virtuosité, retrouve une sobriété poignante. Les descriptions des landes, des ruines, des couchers de soleil sur le monde mourant de Roland, respirent une beauté austère, crépusculaire. On sent, derrière les mots, l’auteur lui-même arrivé au terme d’une odyssée.
Et puis vient la fin — celle que tous attendaient, redoutaient, espéraient. King la livre avec un double jeu d’illusion : d’abord une fausse clôture, celle du ka-tet, où les survivants trouvent un bonheur inattendu, presque trop doux, presque faux ; puis, la véritable conclusion, celle de Roland seul face à la Tour. Ce dernier segment, magistral, redonne toute sa dimension spirituelle au cycle. Le lecteur, d’abord sidéré par la brutalité du dénouement, comprend peu à peu que King ne cherche pas la satisfaction, mais la signification. La fin de La Tour Sombre n’est pas une réponse, c’est une révélation : un cycle infini, une boucle parfaite où la quête se régénère éternellement. L’auteur ose une fin métaphysique, presque mystique, qui transcende la simple narration. Roland atteint la Tour, mais le prix en est l’éternel recommencement — le châtiment et la rédemption réunis. Certains y verront une pirouette narrative, d’autres un coup de génie. En vérité, c’est une conclusion à l’image de tout le cycle : imparfaite, démesurée, mais profondément humaine. King ne termine pas une histoire, il boucle un destin. Cette fin, déroutante, est peut-être la seule possible pour une œuvre née d’une obsession. Elle consacre Roland non comme un héros, mais comme une figure mythique, tragique et solitaire, condamnée à chercher encore et encore la Tour qui lui échappe.
Au terme de plus de quatre mille pages, La Tour Sombre referme la « Jupiter du système solaire » de l’imaginaire de Stephen King avec panache. Tout y est : la symbolique, la tension, les références croisées, l’émotion. Oui, la saga souffre encore de ses excès, de ses longueurs, de ses détours inutiles. Mais ce dernier tome, à lui seul, justifie le voyage. C’est le retour du souffle, du risque, du vertige. King y retrouve ce qu’il avait parfois perdu : le sens du destin, le goût de la fin. La boucle est bouclée, et derrière le fracas du monde, il ne reste que le pas du Pistolero, reprenant sa route dans l’éternel désert.
16/20 ❤️
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