
Dmitri Gloukhovski – 2005
Dans Métro 2033, Dmitry Glukhovsky réussit d’abord ce que beaucoup d’œuvres post-apocalyptiques échouent à rendre crédible : un univers immédiatement lisible, cohérent et sensoriel. Il imagine une humanité réfugiée sous terre, dans les tunnels du métro moscovite, après une guerre qu’on devine nucléaire. Le concept — des lignes devenues frontières, des stations transformées en cités-États et en micro-idéologies — est inédit dans sa densité et bien mis en scène. On comprend sans longs exposés la manière de vivre des survivants, l’architecture sociale des stations, la géographie des clans qui s’y affrontent ou s’y tolèrent. L’atmosphère est le vrai moteur : l’humidité, la suie, les ampoules vacillantes, les rails muets, tout concourt à une claustration palpable. L’auteur parvient à rendre palpable la claustrophobie du monde souterrain : l’humidité, le froid, les ampoules faiblardes, le bourdonnement des rails abandonnés. On ressent la poussière, la peur, la promiscuité. Sur ce plan, l’atmosphère est parfaitement réussie ; elle constitue, sans conteste, la plus grande réussite du roman. Même le passé d’Artyom — ses manques, sa rudesse, son éducation à l’ombre des souterrains — s’impose davantage par imprégnation que par psychologie démonstrative : ici, l’ambiance suffit, et c’est une force.
La surface, elle, demeure volontairement parcimonieuse : peu de pages y sont consacrées, et c’est heureux. La vision du monde d’en haut — irradié, tempétueux, hanté — ne réclame pas un catalogue de créatures ou de ruines pour fonctionner ; l’économie de détail maintient l’aura de mystère, et tout marche bien ainsi. Dans cet écrin, l’élément déclencheur — la venue de Hunter à VDNKh et la menace grandissante des Noirs — lance la quête avec la bonne dose d’urgence. L’entrée en matière est efficace ; elle traduit bien l’urgence, la peur et la responsabilité soudaine qui s’abat sur le protagoniste.
Mais très vite, le souffle initial s’essouffle. Le roman se fragmente en une série d’épisodes juxtaposés, comme autant d’escales mal reliées entre elles. Chaque station devient un décor éphémère, un prétexte à une nouvelle rencontre, à une nouvelle mésaventure. Très vite, la narration adopte un rythme d’épisodes juxtaposés où la construction est peu ou prou la même : entrée, obstacle, compagnon de route qui l’aide un temps, disparition de ce compagnon, passage à la station suivante. Le schème se répète jusqu’à la lassitude. Bourbon meurt avant même d’accompagner Artyom au-delà d’une station : sa présence, intense mais fugace, laisse la sensation d’un crochet narratif plus que d’un arc. Khan, figure mystique fascinante, ne demeure pas davantage : il apparaît, insuffle une couleur ésotérique, puis s’éclipse sans véritable retentissement sur la trajectoire intime du héros. À Polis, le lecteur entrevoit un cœur savant du métro, un foyer de décisions et d’archives ; pourtant, l’instant demeure moins fondateur qu’espéré — un lore utile, oui, mais sans embrayage dramatique fort.
La ligne rouge révolutionnaire de Avtozavodskaya (aux accents de Che Guevara), la station du Quatrième Reich, la communauté de fanatiques à l’imaginaire bouddhiste, la secte du Grand Ver dans les confins humides de Park Pobedy, ou encore la ligne Koltsevaya où Artyom doit parier sur des courses de rats pour obtenir un visa : autant de tableaux qui intriguent, amusent parfois, mais s’additionnent plus qu’ils ne se composent. Ce sont des échantillons d’écosystèmes plus que des mondes traversés en profondeur. Le roman effleure leurs organisations, suggère leurs dogmes, puis s’en va — sans conséquence décisive, sans transformation perceptible du regard d’Artyom. À chaque crise, un nouveau groupe survient pour le sauver in extremis : ces sauvetages tombent souvent comme un cheveu sur la soupe, annulant la sensation de nécessité interne. L’itinéraire donne l’impression d’une collection de péripéties attachées au même fil, plutôt que d’une progression organique.
Ce découpage produit une lourdeur sensible. Par moments, la lecture devient peu digeste : la redondance de la séquence « rencontre – danger – salut – départ » émousse la tension. Sur la longueur, l’énergie initiale se dissipe. Le texte respire peu ; les transitions, souvent brusques, peinent à faire croire que chaque étape était nécessaire. Cette répétition engendre une certaine lourdeur. Le roman, riche d’idées mais pauvre en transitions, s’étire sur près de huit cents pages sans parvenir à maintenir l’attention du lecteur. La tension dramatique, pourtant si forte au début, se dilue dans la succession d’épisodes disparates. La narration devient pesante ; certains passages paraissent interminables, d’autres anecdotiques. On devine ce que l’auteur veut dire — la difficulté du voyage, la diversité des idéologies, la survie dans un monde morcelé — mais on peine à en saisir la nécessité.
S’ajoute une polarisation parfois manichéenne : les nazis du Quatrième Reich sont caricaturalement abjects, les clans ethniques de Kitai-Gorod ne bénéficient pas d’un traitement qualitatif, les mystiques de Polis se réduisent à des tics de croyance. La nuance manque. Même les passages les plus singuliers — tel que la station des adorateurs du Grand Ver, qui sacrifient des humains à une entité monstrueuse — intriguent sans jamais vraiment s’intégrer à la progression du récit. Or le dispositif du roman — montrer comment l’humanité se fragmente en idées fixes — appelait justement une gradation des gris. Ici, l’allégorie se voit trop : elle illustre plus qu’elle questionne. Résultat, plusieurs stations n’apportent presque rien à l’aventure d’Artyom, sinon l’allongement de la route.
Pourtant, alors que la lassitude menace, le dernier chapitre renverse tout. Dans L’Évangile selon Artyom, Glukhovsky déploie enfin ce que son roman contenait en germe : une réflexion sur la peur, la communication et l’humanité. Le retournement de situation — la découverte que les Noirs ne sont pas des ennemis mais une forme supérieure de l’homme — bouleverse la perspective. Ce twist, intelligemment amené, redonne du sens à l’ensemble et reconfigure tout ce qui précède. Subitement, les indices disséminés — les visions d’Artyom, ses résonances mentales, son lien ancien au Jardin Botanique— se répondent. Certes, tout ne s’emboîte pas parfaitement, mais l’architecture globale apparaît : la peur de l’autre, la parole mal entendue, l’erreur tragique d’une mission menée au nom de la survie. La fin est douce-amère : Artyom devient le fossoyeur involontaire d’une possibilité post-humaine. Le roman, jusque-là médiocre par ses coutures visibles, retrouve en quelques pages une hauteur réflexive qui réveille le lecteur. Ici, enfin, Glukhovsky pointe l’essentiel : la xénophobie cognitive des survivants, la méprise comme destin, le prix d’un salut construit sur le malentendu.
On pourrait souhaiter que cette clairvoyance tardive irrigue davantage les stations traversées : que la ligne commerciale de la Hanse, le Quatrième Reich, les cultes et les bureaucraties ne soient pas seulement des effigies mais des miroirs qui fissurent Artyom, qui le changent réellement, qui préludent au twist autrement que par des vignettes. On pourrait aussi demander moins de coïncidences salutaires, moins de déus ex machina, plus d’agents et moins de supports autour du héros. Il n’en demeure pas moins que la conclusion — sobre, lucide, tragique — rehausse l’ensemble d’un cran. Ce n’est finalement que dans ses dernières pages que ce (trop ?) long roman révèle la puissance philosophique de son propos. Un roman imparfait, souvent lourd, mais sauvé — presque transfiguré — par une fin d’une justesse rare.
13/20
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