Les Seigneurs des Runes I : La Douleur de la Terre

David Farlan – 1998

David Farland signe avec Les Seigneurs des Runes un roman ambitieux, mais profondément inégal, dont la lecture laisse une impression mitigée, à mi-chemin entre l’intérêt que suscite un concept original et la lassitude d’un récit mal équilibré. On sent dès les premières pages que l’auteur possède une plume maîtrisée et un certain sens de la narration, mais son écriture, si elle reste agréable, ne parvient jamais vraiment à transcender son propos. Farland se lit aisément, sans effort, mais aussi sans véritable immersion : on peine à se laisser happer par son univers, pourtant prometteur. Son style, fluide mais dépourvu d’ampleur, manque de cette intensité descriptive ou émotionnelle qui donne à la high fantasy son souffle épique.

Le véritable point fort du roman réside indéniablement dans le système de magie runique, une trouvaille originale dans un genre saturé d’imitations. L’idée que la magie soit liée à des Dons, transmis d’un individu à un autre sous forme de runes conférant des capacités physiques ou mentales particulières, constitue un mécanisme aussi séduisant que cohérent. L’économie magique ainsi créée, où la puissance découle du nombre de dons reçus, apporte une dimension presque politique à la distribution du pouvoir. Sur ce plan, Farland excelle à rendre son système logique et fonctionnel : il parvient à faire ressentir au lecteur le poids moral et social de ces donations, qui conditionnent la hiérarchie du monde qu’il décrit. Malheureusement, cette belle invention s’étiole rapidement lorsque l’auteur s’éloigne de sa propre logique pour multiplier les ajouts sans fondement. On voit alors surgir, sans transition, d’autres formes de magie — les Tisseurs de Flammes, les Rois de la Terre — dont l’origine et la fonction échappent totalement à la compréhension du lecteur. Ces éléments semblent plaqués, comme s’ils répondaient davantage à une exigence de remplissage qu’à une nécessité narrative. L’apparition du concept de Roi de la Terre, pourtant central dans la suite, n’est précédée d’aucun signe avant-coureur et dénote une maladresse certaine dans la construction de l’univers. On devine que Farland a voulu élargir son propos, mais au lieu d’étoffer son monde, il le fragmente. Le résultat est un système magique bancal, partiellement fascinant mais inégalement exploité, où la cohérence du concept initial se dissout dans un foisonnement d’idées mal intégrées.

Cette impression d’inachevé se retrouve pleinement dans la galerie de personnages. Le protagoniste principal, Gaborn Val Orden, prince du royaume éponyme, incarne jusqu’à la caricature le héros vertueux, pur et dénué de véritable faille. Son comportement, souvent d’une naïveté désarmante, le rend difficile à cerner et surtout à apprécier. On peine à croire à ses émotions, tant elles semblent surjouées ou artificielles. Sa relation avec la princesse Iomé Demont, censée constituer le fil sentimental du récit, n’éveille guère d’intérêt. Ce qui aurait pu être une belle romance entre deux êtres jetés sur les routes d’un monde en guerre n’est qu’une succession de scènes convenues, sans tension ni profondeur. L’amour qu’ils se portent paraît plaqué, leur attachement mutuel ne se fonde sur rien de tangible, et les dialogues qui les unissent peinent à dépasser le niveau de bluettes adolescentes.

Farland échoue également à doter ses antagonistes d’une véritable dimension dramatique. Raj Ahten, pourtant présenté comme un conquérant surhumain, détenteur de milliers de dons, reste un personnage plat et souvent incohérent. Son ambition, supposée noble dans sa finalité — unifier les royaumes du Nord pour mieux affronter la menace des Maraudeurs —, se délite aussitôt que l’on en examine la logique : pourquoi anéantir ceux qu’il prétend protéger ? Pourquoi détruire pour sauver ? Le paradoxe pourrait être intéressant s’il était assumé, mais il ne l’est jamais. Le lecteur a le sentiment d’un méchant de convention, dont les motivations relèvent plus de la commodité scénaristique que de la psychologie. Farland ne parvient ni à lui conférer la grandeur tragique d’un tyran, ni à le rendre crédible dans sa stratégie. Il reste un nom sur une carte, une silhouette menaçante mais sans consistance.

Cette faiblesse des personnages rejaillit naturellement sur la dynamique du récit. Le scénario, dès les premiers chapitres, s’enlise dans une introduction laborieuse. Les débuts du roman accumulent les clichés de la fantasy de jeunesse : un prince en quête d’amour, un royaume menacé, un héros promis à un destin supérieur. Les scènes entre Gaborn et Iomé, en particulier, frôlent le ridicule tant elles semblent sorties d’un conte pour enfants où l’on confond naïveté et mièvrerie. Il faut attendre de nombreux chapitres avant que la véritable intrigue — la guerre entre les Orden et Raj Ahten — ne se mette en place, et lorsqu’elle le fait enfin, elle peine à convaincre. L’action, étirée en micro-chapitres qui se succèdent sans intensité, souffre d’un rythme chaotique. Les batailles, rares et peu spectaculaires, manquent d’ampleur, et la géopolitique du monde, pourtant évoquée à plusieurs reprises, reste embryonnaire. L’auteur tente bien de suggérer des enjeux plus vastes, notamment à travers la menace des Maraudeurs ou l’existence de royaumes lointains comme Kendra ou Heredon, mais tout cela demeure en toile de fond, sans jamais nourrir le cœur de l’histoire. On a l’impression que Farland prépare quelque chose de grand pour les tomes suivants, mais que celui-ci n’est qu’un long prologue. Or, un premier tome doit captiver, pas seulement promettre. Ici, le lecteur se retrouve avec un livre où l’on ne retient ni les scènes ni les émotions, et où la seule véritable invention — celle des Runes — ne suffit pas à sauver un ensemble qui s’étire sans intensité.

L’univers, lui aussi, déçoit. D’un côté, l’auteur met en scène un monde féodal sans réelle identité, réduit à la maison Orden et à quelques fiefs mentionnés sans relief ; de l’autre, il évoque des contrées orientales caricaturales, dénuées de la richesse culturelle qu’un tel contraste pourrait offrir. Rien n’est approfondi, tout reste esquissé. Le lecteur voyage dans des paysages flous, peu incarnés, où les villes, les coutumes et les peuples ne laissent aucune empreinte mémorable. On ne perçoit ni la grandeur d’une Terre du Milieu, ni la densité d’un Westeros, voire même la cohérence d’un Osten Ard : le monde des Seigneurs des Runes semble exister par fragments. Alors, certes, le roman semble contenir un potentiel indéniable, celui d’un auteur ayant eu une idée forte mais qui n’a pas su l’orchestrer. Farland propose un concept magique intelligent, mais il échoue à le mettre en scène dans une histoire à la hauteur de sa richesse. Ses personnages manquent d’humanité, son intrigue d’énergie, son univers de cohérence. Le lecteur referme le livre avec l’impression d’avoir traversé une longue introduction, d’avoir entrevu les fondations d’un monde fascinant… sans jamais y être vraiment entré. Peut-être les tomes suivants donneront-ils chair à ce qui n’est ici qu’une promesse, mais en l’état, ce premier opus n’éveille ni l’émotion, ni la curiosité, ni cette envie irrépressible de poursuivre que seule la grande fantasy parvient à susciter.

08/20

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