Les Portes de la Mort I : L’Aile du Dragon

Margaret Weisse & Tracy Hickman – 1990

Dans L’Aile du Dragon, Weis et Hickman posent les fondations d’un univers d’une richesse conceptuelle incontestable, mais peinent encore à en maîtriser pleinement la narration. Ce premier tome, situé sur Arianus — le monde de l’air —, s’ouvre sur un cadre d’une remarquable cohérence : îles flottantes, sociétés suspendues, mécaniques de pouvoir entre elfes, humains et nains, tout concourt à une impression de logique interne rigoureuse. Chaque culture obéit à ses propres lois, à sa propre économie, à ses propres mythes. Rien n’y est gratuit : jusqu’aux unités de mesure (qui divergent d’ailleurs des îles flottantes au monde plus souterrain des nains) et aux instruments de navigation, tout respire la volonté de construire un monde crédible. Alors que le monde d’Arianus est constitué de trois niveaux différents, les auteurs ont fait un effort notable pour que chacun possède ses propres us et coutumes. On sent que c’est vraiment sur ce terrain que les auteurs excellent : celui de la conception et de l’organisation.

En revanche, leur écriture, ici encore hésitante, peine à se hisser au niveau de l’univers qu’elle dépeint. Le style est simple, lisible, presque scolaire, mais manque de souffle. On sent parfois le mot de trop ou mal choisi — ces expressions modernes, incongrues dans une fresque d’inspiration mythique, brisent par moments l’immersion. Qu’il s’agisse d’un effet de traduction ou d’un relâchement d’écriture, le résultat reste le même : une prose qui semble en décalage avec le ton épique qu’elle ambitionne. Les dialogues, souvent fonctionnels, ne parviennent pas toujours à traduire la tension ou la grandeur des situations.

C’est le principal reproche que l’on peut adresser à L’Aile du Dragon : sa mise en place. Lente, étirée, presque contemplative, elle exige du lecteur une patience certaine. L’intrigue met du temps à se déployer, le rythme semble freiné par des passages explicatifs parfois trop didactiques, comme si les auteurs craignaient de perdre leur lecteur dans la complexité de leur monde. Si cette introduction peut paraître laborieuse, la trame narrative reste bien exécutée et s’avère paraeoxalement nécessaire : elle construit les bases d’un système cosmologique solide, une charpente narrative qui soutiendra toute la suite du cycle. C’est aussi dans ce tome que s’installe la grande dualité du récit : celle qui oppose les Patryns et les Sartans, deux races issues d’une même origine, séparées par la peur et la démesure de leur pouvoir. Haplo, le Patryn envoyé par son maître, émerge comme un héros trouble, forgé par un dogmatisme implacable. Son regard sur le monde est celui d’un homme prisonnier de sa propre éducation. En le confrontant à Alfred, le Sartan maladroit et énigmatique, les auteurs initient le véritable moteur moral du cycle : la remise en question de la haine héritée, la possibilité d’un doute dans un système fondé sur la certitude. Du côté des bonnes trouvailles, on retrouve également l’enfant Tourment, qui donne envie de s’y attacher, de le prendre en pitié alors que sa nature profonde est tout autre. Sans toutefois se crisper d’injustice face aux agissements de ce dernier, il faut bien admettre que son évolution psychologique est plaisante.

La narration, structurée autour de trois arcs principaux, trouve par moments une belle efficacité. Ces fils parallèles permettent d’éviter la monotonie et d’explorer les trois races du monde aérien sous différents angles, tout en annonçant déjà la logique des mondes cloisonnés qui forment le cœur du cycle. La scène d’ouverture, sur fond de guerre et de mystère, introduit un univers suspendu entre la technologie et la magie, où chaque invention – du simple engin volant aux artefacts magiques – participe d’une cohérence rare. Mais si l’univers convainc, le souffle narratif, lui, reste encore contenu. Les auteurs semblent se tenir à distance de leur propre création, comme s’ils observaient avec prudence ce qu’ils ont bâti, avant d’oser s’y plonger vraiment. Les ellipses, notamment celles où le passé de certains protagonistes est brièvement évoqué, manquent de densité. On y sent une volonté de donner de l’épaisseur aux personnages, mais le résultat reste superficiel : ces fragments d’histoire sont trop rapides, trop peu incarnés pour bouleverser.

Reste que L’Aile du Dragon a le mérite essentiel d’ouvrir une porte. Derrière son rythme inégal, son style parfois plat et son ton hésitant, il dissimule la promesse d’une fresque beaucoup plus vaste. Tout ce qui suivra prend racine ici : la précision du système magique, les fondations philosophiques du récit, le lien ténu entre la liberté et la servitude. La magie des runes, véritable fil conducteur du cycle, se dévoile déjà dans toute sa rigueur : une langue, une science, un art presque mathématique, dont la beauté tient à la clarté de sa logique. Les auteurs parviennent, dans ce domaine, à ce que peu de romanciers de fantasy réussissent : donner à la magie une consistance intellectuelle et un poids symbolique. Si ce premier tome n’est pas flamboyant, c’est parce qu’il est un livre d’architecte. Il prépare, ordonne, échafaude. Il ne bouleverse pas, mais il met en place avec méthode une structure narrative et conceptuelle qui tiendra bon jusqu’à la fin du cycle. Derrière ses faiblesses stylistiques et ses lenteurs se cache une ambition sincère : celle de bâtir un univers où la cohérence du monde prime sur l’esbroufe du verbe.

13/20

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