
Margaret Weisse & Tracy Hickman – 1990
Avec L’Étoile des Elfes, Weis et Hickman poursuivent leur exploration des mondes fragmentés en s’aventurant cette fois sur Pryan, un monde de forêts censé représenter l’élément de la lumière. Le problème, c’est que là où le premier tome fascinait par la rigueur de sa construction, ce deuxième tome pâtit d’une introduction laborieuse qui étire inutilement la mise en place et retarde l’entrée dans le vif du récit. On y retrouve le goût du duo d’auteurs pour les longues expositions, mais cette fois sans la curiosité de la découverte : la présentation des nouveaux personnages et des races déjà connues se fait dans une forme de redite et le monde ici visité ne s’étale pas sur trois strates différentes comme précédemment.
La lenteur de la première moitié contraste violemment avec l’énergie des derniers chapitres, où les intrigues finissent enfin par converger. Cette construction déséquilibrée alourdit la lecture et renforce l’impression que les auteurs ne maîtrisent pas encore totalement la cadence de leur fresque. Les journaux personnels et les passages à la première personne, censés donner de la proximité ou de la profondeur aux personnages, s’avèrent de surcroît peu convaincants. Le choix stylistique du « je » — déjà discutable dans le premier tome — fragilise ici la cohérence de la voix narrative et rompt l’unité de ton, d’autant que ces fragments n’apportent que peu d’éléments nouveaux à la compréhension de l’histoire.
Sur le plan du style, L’Étoile des Elfes reste dans la continuité du premier tome : fluide, clair, mais dépourvu d’ampleur. La lecture est aisée, mais sans relief. Les dialogues sont fonctionnels, souvent trop contemporains, et quelques expressions triviales viennent à nouveau jurer avec le contexte épique. Les descriptions manquent parfois de lyrisme, et les émotions, souvent survolées, peinent à s’imposer. Narrativement, le roman repose sur deux arcs principaux : d’un côté, l’histoire de la famille elfe, surchargée d’affects et de querelles domestiques rappelant une mauvaise sitcom ; de l’autre, un complot humain aux accents politiques, mais traité avec une grande banalité. Ces deux lignes narratives, mal équilibrées, se concurrencent sans jamais se renforcer mutuellement. Les scènes de tension sont souvent escamotées, et les rares moments d’action paraissent isolés au milieu d’un ensemble trop discursif. Même la confrontation entre les races, pourtant au cœur de la thématique du cycle, ne parvient pas à susciter le véritable intérêt qu’elle mérite : la scène de conflit sur la nef, qui devrait symboliser la fracture entre les peuples, illustre à quel point le potentiel dramatique reste sous-exploité. Quant aux scènes d’amour (la relation Rega-Pathan), même si on comprend la logique d’un point de vue thématique, elles sont trop rapidement développées et très mal mises en avant.
Les personnages souffrent eux aussi de cette dispersion. Haplo et Alfred, bien qu’en retrait dans ce tome (ils arrivent tardivement dans la narration), continuent d’incarner les deux pôles de la dualité morale du récit. Mais leur interaction, ici plus ténue, perd en intensité et laisse la place à des protagonistes secondaires moins consistants. Heureusement, le casting de ce second tome (sans doute le plus faible de la saga) est sauvé par l’apparition d’un vieux fou répondant au nom de Zifnab, et qui est une singularité qu’on voit rarement dans ce type de littérature. Sans être surexposé, il n’apparaît qu’à certains moments de l’histoire, pour éviter toute forme de lassitude et surtout pour relancer le récit quand celui-ci peine à avancer. Roi de l’anachronisme, des dialogues savoureux et des répliques chocs, il ajoute une dose d’humour non négligeable et un charisme indéniable.
Malgré les faiblesses précitées, L’Étoile des Elfes conserve un mérite essentiel : celui de prolonger la cohérence structurelle du monde. Le monde de Pryan est une réussite de conception. Les auteurs y déploient une logique environnementale complète : la lumière omniprésente, les jungles étouffantes, les villes suspendues et la rareté du ciel visible construisent une atmosphère à la fois fascinante et oppressante. Et que dire de cette scène, magnifiquement imagée, où nos héros s’attaquent à la chute d’un soleil artificiel. Là où le style échoue à captiver, l’imaginaire, lui, continue d’impressionner. Ce deuxième tome, malgré sa lenteur, son déséquilibre et son manque d’intensité dramatique, garde donc une valeur essentielle dans la progression du cycle. Il est une respiration maladroite, une étape de transition nécessaire. Et si le cap des deux premiers tomes peut être difficile à passer pour certains lecteurs novices, ils ne font finalement que mettre en place le décor, pour ainsi permettre aux derniers tomes de briller d’une assez belle manière.
12/20
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