Les Portes de la Mort IV : Le Serpent-Mage

Margaret Weisse & Tracy Hickman – 1992

Ce quatrième tome, consacré au monde aquatique de Chelestra (le quatrième et dernier univers élémentaire visité par nos héros), se distingue d’emblée par son cadre exceptionnel : un océan sans fin, des cités flottantes, des peuples amphibies et un équilibre vital perpétuellement menacé. L’imaginaire, d’une cohérence toujours exemplaire, demeure le point fort des auteurs. Tout, ici, respire la logique interne : l’écologie des profondeurs, les artefacts runiques adaptés à l’eau, la hiérarchie des créatures, jusqu’à la façon dont la magie interagit avec la matière liquide. Dans sa conception, Le Serpent Mage, comme les tomes antérieurs, est un monde-univers.

D’un point de vue narratif, les intrigues se multiplient et commencent à s’entrecroiser de manière plus soutenue. Le cycle s’ouvre désormais sur une logique de convergence. Les protagonistes, dispersés dans les tomes précédents, voient leurs destins se rapprocher, et le sentiment d’un grand tout commence à émerger. L’urgence sert de fil rouge. La structure en tripartie — trois arcs narratifs distincts qui se rejoignent progressivement — donne au roman un souffle plus ample. Malgré la manie, pénible et malheureusement sans intérêt, de recourir au journal intime pour ouvrir le récit, sur le plan de la structure, le roman brille par sa construction en alternance. Trois histoires s’entrecroisent : l’exploration de Chelestra par Haplo et Alfred, les intrigues politiques qui agitent les peuples marins, et les premières manifestations du chaos qui menacent les mondes. Là où les volumes précédents juxtaposaient leurs intrigues, celui-ci les tisse. L’effet d’unité est frappant : chaque scène semble répondre à une autre, chaque action résonne dans une intrigue parallèle.

Le grand atout de ce volume réside indéniablement dans la création des serpents-dragons. Leur apparition, inattendue et subtilement amenée, renouvelle la dynamique du cycle. A un moment où tout semblait joué au niveau des forces en présence, leur intervention apporte réellement une dose de mystère où la trahison, le mensonge et le double-jeu prennent également leur place. Pourquoi sont-ils là ? Avec qui sont-ils ? Derrière leur nom naïf se cache une des idées les plus ambitieuses du roman : celle de créatures à la fois symboles du chaos et gardiennes de l’équilibre. Elles incarnent la dualité fondamentale du monde — cette tension constante entre ordre et destruction, entre vie et transformation. Leur présence introduit une ambiguïté fascinante, une inquiétude cosmique qui donne au cycle sa pleine dimension mythique.

Les personnages, quant à eux, atteignent ici une maturité nouvelle. Haplo, plus que jamais déchiré entre la loyauté envers son maître et la compréhension d’Alfred, évolue d’un simple exécuteur à un être moralement conscient. Il ne se contente plus d’obéir ; il doute, questionne, souffre. Alfred, toujours empreint de maladresse, devient le contrepoint nécessaire : incarnation de la compassion et de la sagesse tragique, il symbolise la possibilité d’une réconciliation entre deux races que tout oppose. Autour d’eux gravitent des figures plus secondaires, souvent bien dessinées, quoique parfois trop nombreuses pour exister pleinement. Et c’est dommage car c’est dans ce tome que la trinité des races (homme-elfe-nain) semble fonctionner le mieux. C’est un peu la seule dans le cycle pour laquelle on se prend d’affection. En revanche, les intrigues sentimentales, déjà fragiles dans les tomes précédents, restent le point faible du roman. Les relations entre les couples, qu’il s’agisse d’amitié, d’amour ou de loyauté, sont présentées de façon abrupte, parfois presque forcée. Les sentiments naissent, s’expriment et s’épuisent trop vite pour être crédibles. Les auteurs semblent vouloir humaniser leur récit, mais manquent de subtilité pour y parvenir. Seule la relation entre Haplo et Alake, évoquée avec pudeur et amertume, parvient à toucher juste, précisément parce qu’elle échappe au romantisme convenu et se conclut de manière inattendue.

Si quelques maladresses persistent — notamment dans certaines transitions abruptes et une tendance à conclure trop vite certaines intrigues locales —, elles ne ternissent guère la réussite d’ensemble. Le roman garde un ton soutenu, un équilibre entre action et introspection, qui maintient le lecteur dans un état de tension continue. Les scènes de révélation, mieux orchestrées, laissent une empreinte durable, et les dernières pages annoncent avec une intensité réelle la montée vers la grande convergence des tomes suivants. Ce quatrième volume se distingue donc par sa cohérence et sa densité. Il rend fluide un récit complexe sans sacrifier la clarté, donne chair à une cosmogonie ambitieuse sans noyer le lecteur sous l’exposé. Le Serpent Mage incarne l’équilibre entre le souffle de la fantasy et la précision de l’architecte. Moins figé que La Mer de Feu, plus inspiré que L’Étoile des Elfes, il marque le moment où Les Portes de la Mort deviennent non seulement un cycle cohérent, mais une véritable épopée intérieure.

15/20

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