Les Portes de la Mort V : La Main du Chaos

Margaret Weisse & Tracy Hickman – 1993

Avec La Main du Chaos, Weis et Hickman continuent la grande accélération du cycle, celle qui était déjà amorcé dans le quatrième tome. Ce cinquième tome marque ainsi le début du « compte à rebours » final. A ce titre, le retour sur Arianus fait parfaitement office de déclencheur puisque, s’il n’est pas le monde le plus travaillé, il est en tout cas celui où les possibilités de scénarios sont les plus nombreuses. Ce choix, habile, offre à la fois un ancrage et une dynamique nouvelle, car tout ce qui n’était jusque-là que promesse ou hypothèse prend ici corps.

Le style, toujours simple, se met au service du rythme. Là où les trois premiers volumes s’attardaient à poser le décor, La Main du Chaos entre d’emblée dans l’action. Pas de journal, pas d’exposition fastidieuse : la narration débute en plein tumulte, dans une tension immédiate. La prose, sèche et directe, épouse la frénésie des événements. Si cette efficacité narrative rend la lecture fluide, elle a aussi pour revers un certain appauvrissement : l’écriture se fait fonctionnelle, parfois mécanique, et perd une part de la sensibilité retrouvée dans le tome précédent. Le roman se lit d’une traite, mais rarement il s’attarde. Sur le plan de la construction, La Main du Chaos fait par contre preuve d’une remarquable rigueur. Les fils épars tissés depuis L’Aile du Dragon se rejoignent enfin : les mondes cessent d’être des entités isolées pour devenir les pièces d’un ensemble organique. Les intrigues, politiques et mystiques, se croisent dans une chorégraphie serrée. Les auteurs orchestrent ce mouvement de convergence de sorte que chaque affrontement prépare le dénouement. On sent que la machine narrative, patiemment montée, atteint ici sa pleine vitesse.

Les personnages, désormais familiers, évoluent dans un espace plus étroit mais plus intense. Haplo, de retour sur Arianus, se trouve confronté à ses anciens démons : la loyauté à Xar, la peur du Labyrinthe. Alfred, son éternel contrepoint, gagne également en densité : il ne symbolise plus seulement la morale, mais la mémoire. Outre ce duo désormais bien installé, on retrouve dans ce cinquième tome un troisième protagoniste. Hugh, figure récurrente mais jusque-là périphérique, trouve dans La Main du Chaos sa véritable raison d’être narrative et symbolique. Chargé par Xar d’une mission meurtrière, il agit d’abord comme un instrument — un simple rouage dans le plan d’un démiurge —, mais devient peu à peu un miroir tragique : celui de l’homme pris dans un conflit qui le dépasse. Là où le cycle oppose l’ordre à la destruction, Hugh représente la corruption du libre arbitre : il sait ce qu’il doit faire, mais il hésite, il observe, il comprend. En cela, il redonne au roman un ancrage moral et une tension humaine que la démesure cosmique menaçait d’effacer.

Les intrigues secondaires, en revanche, oscillent entre efficacité et cliché. Même si l’importance croissante de l’enfant Tourment reste agréable, certains complots sentent le déjà-vu : luttes de pouvoir, trahisons prévisibles et alliances fragiles. Ils servent néanmoins de moteur au récit et n’alourdissent jamais le propos. Les auteurs, conscients de ces archétypes, les utilisent avec assez de lucidité pour les rendre fonctionnels. Quant aux passages plus émotionnels, ils restent toujours le point faible du duo : les relations amoureuses ou amicales s’esquissent trop vite, s’effacent aussitôt, sans jamais provoquer d’émotion durable. Les love stories sont affreusement mises en avant (Iridal-Hugh pour ne citer que celle-là) et échafaudées de manière bien trop rapides pour être crédibles.

Dommage car il faut reconnaître à La Main du Chaos une qualité essentielle : sa maîtrise de l’équilibre. C’est le tome du retour sur Arianus, celui où on mesure le chemin parcouru, celui où tout devient lisible, compréhensible, et où l’univers prend définitivement sens. Il prouve que la saga, même dans sa tension la plus frénétique, reste guidée par une logique interne irréprochable. Si l’émotion s’y fait discrète, l’intelligence du récit, elle, est à son apogée. Ainsi, La Main du Chaos n’est peut-être pas le plus inspiré des tomes, mais il en est sans doute le plus nécessaire. Il structure, relie et rationalise. Après l’onde fluide de Chelestra, il apporte la solidité d’un pont, tendu entre le monde des idées et celui du destin. Son apparent manque d’éclat n’est qu’une illusion : sous sa rigueur, on sent battre la respiration d’un cycle qui approche de sa plénitude.

14/20

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