
Margaret Weisse & Tracy Hickman – 1993
Avec Voyage au fond du Labyrinthe, Weis et Hickman livrent objectivement le tome le plus maîtrisé de leur saga. Tout ce que le cycle a bâti depuis L’Aile du Dragon converge enfin : les mondes se rejoignent, les symboles s’unifient, et les personnages, désormais libérés de leur rôle d’explorateurs, affrontent l’épreuve ultime — celle du sens. Ce sixième volume est celui de la maturité narrative : le souffle épique y trouve un équilibre rare avec la cohérence intellectuelle.
Le retour dans le Labyrinthe, longtemps attendu, se réalise enfin. La simplicité du style, souvent jugée fade dans les tomes précédents, trouve ici un certain sens : dépouillée, sèche, elle restitue la rudesse du lieu. Mais cette efficacité narrative révèle aussi ses limites. La prose, toujours très fonctionnelle, reste incapable de susciter une véritable émotion esthétique. L’écriture dit bien les choses, mais ne les fait pas ressentir. Le lecteur est captivé par la logique, rarement ému par la beauté. C’est là toute la contradiction du cycle, et ce tome en porte la marque : un univers admirablement construit, mais servi par un langage trop sage, trop prudent, presque scolaire.
Sur le plan narratif, en revanche, Voyage au fond du Labyrinthe est une réussite incontestable. Le rythme, maîtrisé, poursuit sur cet équilibre mis en place depuis le quatrième tome : pas d’exposition inutile. La tension dramatique s’installe dès le départ et se maintient jusqu’à la fin. Les auteurs alternent avec justesse les moments de silence et les pics d’action, offrant un récit fluide, tendu et lisible. Contrairement à La Main du Chaos, qui semblait un peu courir après son propre mouvement, ce sixième tome respire. Chaque scène a sa place, chaque dialogue son utilité, chaque décision narrative une fonction dans l’édifice global.
C’est aussi le roman le plus introspectif du cycle. Haplo, après cinq tomes de loyauté, de peur et de résignation, se confronte enfin à lui-même. En entrant dans le Labyrinthe, il affronte sa propre foi — foi en Xar, foi en la mission, foi en la haine. Il découvre que l’ennemi n’est plus extérieur : il est intérieur. Cette confrontation intime fait de lui un héros véritable, c’est-à-dire un homme en rupture. Son arc de rédemption, sobre mais puissant, trouve ici son apogée. Alfred, son éternel miroir, incarne quant à lui la sagesse et la miséricorde. Sa première rencontre avec les individus qui sont déjà enfermés dans ce Labyrinthe constitue un élément fort de ce temps. La dualité des deux protagonistes, devenue complémentarité, est le moteur du récit, à la fois philosophique et émotionnelle.
Pourtant, malgré cette thématique intéressante (même si elle sonne parfois trop histoire avec un grand H), certains aspects demeurent fragiles. Le principal défaut tient à la gestion de l’espace. Passé l’émerveillement des premières scènes, on se rend vite compte que le Labyrinthe, censé être infini, labyrinthique et terrifiant, se réduit à une poignée de zones et de passages. L’imagination du lecteur, nourrie par six tomes d’attente, se heurte à la modestie du décor. Ce manque d’ampleur spatiale, accentué par une mise en scène souvent répétitive, prive le roman d’une part du souffle qu’il promettait. On ressent par moments une claustrophobie involontaire, non comme une tension voulue, mais comme une limite de conception. D’autres faiblesses, plus diffuses, tiennent à la nature même du cycle : la langue demeure utilitaire, les dialogues parfois explicatifs, et certaines péripéties paraissent réglées trop vite, comme si les auteurs, pressés d’en finir, avaient renoncé à creuser jusqu’au bout la richesse symbolique de leur propre monde.
Il n’en reste pas moins que Voyage au fond du Labyrinthe est le sommet du cycle — non parce qu’il serait parfait, mais parce qu’il est le plus complet. Il clôt, en réalité, la véritable montée du cycle. Le septième tome ne fera qu’en prolonger les conséquences, sans jamais en égaler la tension. Ici, tout est à sa place : la cohérence intellectuelle, la tension dramatique, la gravité morale. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est le moment où Les Portes de la Mort touchent à la maturité de leur propre ambition.
15/20
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