
Mary Robinette Kowal – 2018
Avec Vers les étoiles (traduction française un peu bancale du beaucoup plus évocateur The Calculating Stars), Mary Robinette Kowal propose une uchronie solide, efficace, mais pas non plus révolutionnaire. Le point de départ est séduisant : en 1952, une météorite s’écrase sur la côte Est des États-Unis, détruit Washington et provoque un bouleversement climatique majeur. Face à l’extinction annoncée, la conquête spatiale devient une urgence, et le programme Apollo est lancé avec plusieurs décennies d’avance. L’idée n’est pas neuve — on a vu d’autres récits de “terres condamnées” pousser l’humanité vers les étoiles — mais elle est traitée ici avec sérieux et sobriété, sans effets grandiloquents ni excès de science-fiction futuriste.
C’est d’ailleurs ce refus du spectaculaire qui fait le charme du livre : Kowal ancre son récit dans un réalisme presque documentaire. Les avions à hélices, les laboratoires du NACA, les calculs à la main et les ordinateurs à cartes perforées forment un décor familier, crédible, où la technique reste au service de l’humain. On sent que l’autrice s’est documentée avec rigueur, et certaines scènes, comme les séances de calcul orbital menées dans l’urgence par les ingénieurs du NACA, ou les vols d’essai d’Elma dans un simulateur d’altitude, semblent directement tirées d’un journal de mission de la NASA. Ce réalisme, s’il renforce l’immersion, peut aussi rendre certains passages un peu arides pour le lecteur non passionné de conquête spatiale. Cependant, ce souci du détail mérite d’être souligné. Les scènes du quotidien — les conversations entre collègues, les tests de vol, les ajustements de valves ou les calculs de trajectoire — donnent au récit une cohérence et une densité rares. Ces scènes apparemment anodines contribuent à tisser un univers d’une cohérence rare. Elles montrent qu’une mission lunaire n’est pas seulement affaire de héros, mais aussi de techniciens, de dactylos, de mathématiciennes et de rêveurs silencieux. On sent une affection sincère de l’autrice pour la minutie, pour les rouages humains et matériels qui font tourner la grande machine de la conquête spatiale.
Mais Vers les étoiles ne repose pas tant sur son intrigue que sur ses personnages, à commencer par Elma York, mathématicienne et ancienne pilote de guerre, héroïne volontaire mais fragile. Mariée à Nathaniel York, ingénieur et scientifique, elle tente de se frayer une place dans un monde d’hommes qui refuse de la reconnaître comme astronaute malgré ses compétences. Son parcours est au cœur du livre : plus qu’une aventure spatiale, c’est l’histoire d’un combat pour la légitimité. Autour d’elle, Kowal compose une galerie de personnages bien écrits. Le colonel Parker, son ancien supérieur durant la guerre, incarne la rigidité militaire typique de l’époque. Au premier abord, il semble tout droit sorti d’un manuel de caricature : autoritaire, attaché aux règles, peu enclin à la remise en question. Pourtant, l’autrice lui accorde une évolution intéressante : derrière la posture du militaire borné se cache un homme partagé entre respect du protocole et reconnaissance des compétences d’Elma. Son arc narratif, même s’il reste convenu, témoigne du soin apporté aux personnages secondaires.
Kowal aborde également la question raciale à travers des figures comme Ida, calculatrice noire reléguée dans l’ombre, dont la dignité silencieuse souligne la persistance du racisme institutionnel. Dans une scène particulièrement touchante, Elma prend conscience du privilège de sa propre lutte — celle d’une femme blanche — face à celle de ses collègues noires qui, elles, doivent franchir des barrières encore plus infranchissables. Cette dimension apporte un relief social appréciable : le roman ne se contente pas de dénoncer le sexisme, il montre aussi comment la lutte pour la reconnaissance féminine s’inscrit dans un système d’inégalités plus large. Ce propos féministe ne devient jamais agressif ni artificiel, mais il est suffisamment appuyé pour qu’un lecteur neutre puisse trouver le message un peu trop explicite. Elma York n’est pas une figure idéalisée, mais certains dialogues ou réactions paraissent pensés avant tout pour servir le discours plutôt que la vraisemblance des situations. Cela ne gâche pas la lecture, mais donne parfois l’impression d’un texte plus démonstratif qu’émotionnel.
Narrativement, l’histoire reste prévisible. On sait dès les premières pages qu’Elma finira par rejoindre le programme spatial, et les péripéties qui la conduisent jusqu’à cet objectif, bien que plaisantes, manquent parfois de tension dramatique. Le roman se lit sans véritables surprises et se fait parfois au détriment de la tension dramatique : le récit avance être haletant, et les rebondissements majeurs se devinent longtemps à l’avance. Mary Robinette Kowal préfère la progression mesurée à la rupture, la justesse du ton à la spectaculaire montée en tension. Le résultat est un roman plaisant, cohérent, mais dont la linéarité empêche parfois l’émotion de pleinement éclater. Il évoque par moments L’Étoffe des héros, dans sa manière de mêler épopée technique et portrait de pionniers, mais avec une touche plus intime et domestique.
En définitive, Vers les étoiles est un bon roman, intelligent et bien construit, mais sans éclat particulier. Il séduit par son sérieux, son réalisme et la justesse de ses personnages, tout en souffrant d’un léger manque de souffle et d’une approche thématique déjà vue. Kowal signe un livre maîtrisé, sincère et rigoureux, qui parle de courage, d’égalité et de persévérance avec une honnêteté touchante — mais sans atteindre la puissance ou la nouveauté qui en feraient un classique du genre.
14/20
👬⚖️
Laisser un commentaire