
Mary Robinette Kowal – 2021
Avec Vers Mars, Mary Robinette Kowal poursuit son cycle avec rigueur et cohérence. Le roman se situe dans la continuité directe de Vers les étoiles, dont il reprend les qualités — précision, réalisme, profondeur humaine — mais en déplaçant le centre de gravité : l’épopée devient un huis clos. L’effet de surprise du premier tome a disparu, mais le résultat demeure solide. On ne peut pas parler de véritable baisse de niveau, plutôt d’un glissement de ton : Vers Mars est moins exalté, plus intérieur, plus humain. L’action reprend quelques années après l’établissement de la base lunaire. L’humanité s’apprête à franchir une nouvelle étape : le départ de la première mission habitée vers Mars. L’héroïne, Elma York, désormais célèbre sous le surnom de “Lady Astronaut”, fait partie de l’équipage du vaisseau Nautilus. Dès le départ, le roman assume une lenteur réaliste : il ne s’agit plus d’une course pour entrer dans l’histoire, mais d’un voyage de plusieurs mois dans le silence de l’espace.
Ce changement d’échelle transforme profondément l’ambiance. Ce choix d’écriture a effectivement un revers : il freine toute envolée littéraire. Vers Mars se déroule presque entièrement à bord du vaisseau, dans un huis clos crédible et oppressant, où les tensions, les petites frictions et les compromis quotidiens finissent par remplacer le souffle héroïque (mais pas non plus épique) du premier tome. Kowal restitue cependant avec précision la monotonie du voyage spatial : les routines de maintenance, la fatigue, les calculs de trajectoire, les repas sous vide, la promiscuité. Cette banalité assumée n’est pas un défaut, mais un choix narratif : elle montre que la conquête de l’espace n’a rien de romantique.
L’intérêt du livre réside alors dans les interactions humaines. L’équipage, composé de profils très variés, incarne les contradictions d’une humanité projetée dans un environnement hostile. Elma retrouve le colonel Stetson Parker, son ancien supérieur, dont la rigidité militaire se heurte à son caractère plus empathique. Leur relation, faite de rivalité et de respect forcé, évolue subtilement au fil du voyage. Les dialogues entre eux — souvent secs, mais traversés d’une forme de reconnaissance mutuelle — comptent parmi les plus réussis du roman. Parmi les autres membres de l’équipage, Helen Carmouche, médecin et figure d’autorité bienveillante, incarne la rationalité dans le chaos, tandis que Leroy Yamaguchi, ingénieur d’origine japonaise, apporte une touche d’humour et d’humanité dans un cadre souvent pesant. Même les personnages plus discrets, comme les techniciens ou les opérateurs au sol, sont esquissés avec soin : chacun représente un rouage indispensable de la mission. Sans chercher à multiplier les intrigues individuelles, Kowal parvient à faire de cet ensemble d’individus une véritable micro-société en apesanteur. Sur le plan psychologique, Kowal reste fidèle à la justesse du premier tome. Elma, toujours sujette à l’anxiété, affronte ici une solitude plus intime : celle d’une femme qui a laissé son mari sur Terre, et qui mesure peu à peu le poids du rôle qu’elle incarne. Elle n’est plus la pionnière combattant pour sa place, mais une figure publique, observée, critiquée, et tenue à un comportement irréprochable. Cette tension entre héroïsme et fatigue personnelle donne une belle nuance au personnage. On est dans le vrai, dans le naturel.
L’un des passages les plus marquants du roman illustre parfaitement cette dimension éthique et humaine : l’épisode du sac de compression. Lorsqu’un membre de l’équipage décède brutalement, le groupe doit décider comment gérer le corps dans un espace clos où chaque kilo compte. L’idée placer la dépouille dans un sac de compression pour l’éjecter dans le vide spatial provoque une vraie confrontation morale pour Elma et pour l’équipage. Cette scène, glaçante de sobriété, montre à quel point Kowal sait traiter les dilemmes moraux sans pathos : la mort devient un paramètre de mission, et les astronautes doivent apprendre à conjuguer le devoir scientifique avec le deuil.
Malgré une trame globalement linéaire — un équipage en route soumis à la routine et aux imprévus d’un long voyage —, Vers Mars n’est pas dépourvu de rebondissements efficaces. Mary Robinette Kowal parsème son récit de moments de tension qui rappellent que, dans l’espace, la moindre erreur se paie au prix fort. On notera à titre d’exemple, la mort de Stubbins, victime d’une dépressurisation accidentelle. Une simple erreur de manipulation d’un tuyau — mal verrouillé, mal vérifié — provoque une fuite brutale d’air et un vide soudain dans la cabine. La scène est décrite avec un réalisme clinique : pas d’explosion ni de grand effet, juste la panique silencieuse. Cet épisode, glaçant de sobriété, illustre parfaitement la force du roman : Kowal n’a pas besoin d’effets spectaculaires pour créer l’émotion.
Le roman n’oublie pas pour autant les enjeux plus larges esquissés dans le premier tome. Dans sa première partie, Kowal esquisse une réflexion politique sur le sens de la colonisation spatiale : faut-il suivre le chemin tracé par Elma et sa génération, celui d’une humanité qui fuit la Terre pour recommencer ailleurs ? Cette question, posée dès les premières pages à travers l’agitation de groupes révolutionnaires opposés au programme spatial, promettait une dimension plus morale et collective. Malheureusement, cette piste est vite refermée : les insurgés sont exécutés, le débat s’éteint, et le récit se replie sur l’équipage et sa mission. Ce traitement rapide laisse un goût d’inachevé. Par certains aspects, Vers Mars évoque le manga Planetes de Makoto Yukimura — l’auteur de Vinland Saga —, qui abordait déjà avec finesse la vie quotidienne des travailleurs de l’espace et la solitude du vide. Mais là où Planetes parvenait à allier poésie, philosophie et introspection, Kowal reste ici plus terre-à-terre. L’expérience humaine du cosmos y est décrite avec compétence, mais sans la portée métaphysique qu’un tel cadre pourrait inspirer.
Pour autant, Vers Mars n’est jamais ennuyeux. Il se lit avec le même plaisir tranquille que son prédécesseur. Les personnages secondaires, bien que moins mis en avant, continuent d’enrichir le récit : les ingénieurs, les médecins, les pilotes, chacun contribue à la crédibilité de la mission. Le rythme, plus lent, n’empêche pas quelques sursauts dramatiques : pannes imprévues, tensions internes, moments de grâce suspendus devant la vision de Mars qui grossit à travers le hublot.
Au final, ce second tome est un excellent prolongement de Vers les étoiles, sans être une redite. Le souffle pionnier s’est calmé, remplacé par une lucidité plus dure : celle du quotidien, des compromis et des limites humaines. On n’y trouve ni révolution, ni effondrement de qualité — juste une continuité, plus méditative, plus silencieuse. Kowal y confirme son talent pour l’écriture précise et la psychologie juste, même si le roman, parfois, manque de la flamboyance qui faisait du premier un récit initiatique. Ce deuxième volume n’en reste pas moins une réussite d’ensemble, à la fois réaliste, émotive et solidement construite. Il ne cherche pas à surpasser Vers les étoiles : il le prolonge, tout simplement, en ramenant la conquête spatiale à ce qu’elle est vraiment — un effort collectif, imparfait, fait de courage et de doute.
14/20
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