Petit Pays

Gaël Faye – 2016

Dans Petit pays, Gaël Faye livre un récit à la frontière du roman et de l’autobiographie, où il revisite son enfance à travers le regard de Gabriel, un jeune garçon vivant dans un quartier tranquille de Bujumbura, au Burundi. Né d’un père français et d’une mère rwandaise, Gaby grandit dans une atmosphère d’insouciance, jusqu’à ce que la guerre civile burundaise et le génocide rwandais viennent bouleverser à jamais son univers.

L’un des grands atouts du livre réside dans son choix de narration : raconter la tragédie à travers les yeux d’un enfant. Ce procédé confère au roman une fraîcheur, une naïveté et une sensibilité désarmantes. À travers Gaby, le lecteur découvre un monde qui bascule dans la folie, sans toujours en comprendre les mécanismes, mais en ressentant profondément la perte de l’innocence (qui est également parfaitement retranscrite dans sa chanson C’est Cool). Ce contraste entre la candeur de l’enfance et la brutalité de l’histoire donne toute sa force au récit. L’auteur parvient à évoquer, sans pathos, la déchirure intime d’un enfant partagé entre deux identités, deux pays, et deux mondes : celui du jeu et celui de la guerre.

L’ambiance post-coloniale respire d’une belle manière dans ce roman. Gaël Faye dépeint un Burundi à la croisée des influences, un pays encore marqué par les fractures ethniques et les traces du passé colonial. Les tensions entre Hutus et Tutsis s’infiltrent peu à peu dans la vie quotidienne, corrompant les amitiés et bouleversant les repères. Les anciens camarades deviennent des ennemis, tandis que ceux qu’on croyait perdus se rallient au groupe : Francis, autrefois tenu à l’écart, finit par rejoindre le clan de Gaby, révélant combien les repères moraux et affectifs se dissolvent dans la tourmente. Gino et Armand, deux amis d’enfance du petit Gabriel, subissent aussi tous deux une évolution profonde au fil du récit, reflet des ravages psychologiques que la guerre impose même aux plus jeunes. Gino, marqué par la mort de sa mère, s’éloigne progressivement de Gabriel et des jeux d’enfants. Sa douleur le rend plus renfermé, plus sombre, et il finit par se rapprocher de garçons plus violents, comme s’il cherchait à donner un sens à sa colère. Armand, de son côté, est lui aussi frappé par la tragédie lorsque son père est tué, événement qui bouleverse son attitude et son rapport au monde. Là où il faisait autrefois preuve d’une légèreté adolescente, il devient grave, inquiet, presque désillusionné. Gaël Faye montre, à travers tous ces enfants de la guerre, que chaque perte, chaque deuil, transforme irréversiblement des jeunes garçons, les forçant à devenir des adultes avant l’heure.

Les personnages secondaires — les amis du quartier, la mère meurtrie par le Rwanda, le père expatrié un peu désabusé — sont tous esquissés avec finesse. Chacun d’eux incarne une facette du déracinement ou de la survie. On perçoit, au fil des pages, leur transformation lente mais inévitable sous le poids de la guerre. Le roman regorge de scènes symboliques. On pense à l’épopée du vélo volé, où Gaby cherche à tout prix à récupérer son bien au détriment d’un autre enfant victime du voleur. On aura également en tête Madame Economopoulos chez qui le jeune garçon trouve un refuge paisible où il découvre la lecture et la puissance de l’imaginaire. À travers cette figure bienveillante, l’auteur suggère que les livres peuvent offrir à l’enfant une échappatoire fragile mais précieuse face à la violence et au chaos qui envahissent son monde. Plus marquant encore, et survenant vers la fin du roman, on gardera à l’esprit la scène où Gaby participe à l’incendie d’un véhicule et de son occupant. Ce geste, brutal et presque irréel, marque symboliquement la perte de son innocence. L’enfant curieux et rêveur devient un adolescent façonné par la violence.

Sur le plan du style, Gaël Faye écrit avec une plume fluide et imagée. Le ton, souvent empreint de douceur, rend la tragédie d’autant plus poignante. Cependant, si la forme séduit, elle ne parvient pas toujours à combler certaines limites du fond. En effet, si le choix du regard enfantin donne au récit une puissance d’émotion indéniable, il limite parfois la profondeur d’analyse. Là où une prose d’adulte aurait pu apporter davantage de recul, de compréhension ou de complexité politique, Gaël Faye choisit la pudeur et la suggestion. Les phrases sont courtes et le lexique est limité. Ce parti pris, cohérent avec la voix de son narrateur, prive toutefois le roman d’une certaine finesse dans l’exploration du contexte historique et social. On a parfois l’impression de n’être qu’un simple reporter, qu’un simple observateur de ce qui se passe dans ce petit bout d’Afrique…

Néanmoins, le gros défaut du livre reste sa brièveté. En un peu plus de deux cents pages, Gaël Faye dresse un tableau dense mais trop vite esquissé d’une époque complexe. Le lecteur reste sur sa faim. Si l’auteur parvient à créer un univers riche et touchant, le temps consacré à l’installer paraît insuffisant. Le récit débute avec lenteur, en s’attardant sur l’enfance de Gabriel, ses amis, les jeux du quartier, les querelles familiales, les découvertes de l’enfance. Lorsque le lecteur s’attache enfin aux personnages et comprend les dynamiques qui les unissent (à cet instant, on a déjà passé la centième page, soit la moitié du livre), la guerre éclate déjà — d’abord au Rwanda, puis au Burundi —, et tout s’accélère brusquement. On a ainsi l’impression que la moitié du roman est consacrée à l’exposition, à la mise en place du décor et des relations humaines, tandis que les événements les plus cruciaux, ceux liés à la guerre et à ses conséquences, se concentrent dans la seconde moitié, qui semble beaucoup plus courte. Les pages défilent très vite, les scènes se succèdent presque sans transition, comme si l’auteur était tenu à un cahier des charges au niveau du nombre de pages. Certaines séquences, pourtant d’une grande intensité, auraient mérité davantage de développement : la descente progressive de Gaby dans la violence, la transformation de ses amis, l’impact du conflit sur sa mère ou sur le quartier lui-même.

Même la fin arrive de façon abrupte, laissant au lecteur le sentiment que tout a été écourté. Le départ en France, censé marquer le retour à une forme de sécurité, intervient presque sans transition. L’auteur évoque ce voyage comme une coupure brutale : Gaby quitte le Burundi, sa maison, ses amis, son passé, sans véritable adieu ni résolution. Ce périple vers la France pourrait symboliser l’exil, la perte de repères, la tentative de renaissance après le chaos, mais ces thèmes ne sont qu’effleurés. Le lecteur perçoit à peine la détresse du personnage, son sentiment de déracinement, ou encore la difficulté à se reconstruire loin de tout ce qu’il a connu. Cette fin précipitée accentue le sentiment que le roman aurait eu besoin de plus d’espace pour respirer. On a du mal à comprendre la volonté de l’auteur de condenser son propos et on ressent ainsi une frustration douce-amère : celle d’avoir lu un texte sensible et sincère, mais trop vite refermé.

Petit pays donne le sentiment d’un roman qui aurait pu être grand s’il s’était autorisé quelques chapitres de plus (pas besoin de 600 pages), quelques respirations supplémentaires pour faire vivre pleinement ses personnages et leurs blessures. Il est certes est une belle tranche de vie, sincère et émouvante, portée par une écriture limpide, une sensibilité rare et qui parvient à capter l’essence d’une époque tragique sans tomber dans le misérabilisme. Mais derrière cette réussite, demeure la sensation d’un livre trop bref pour tout dire, comme un chant interrompu avant sa dernière note.

14/20

⚖️

,

Laisser un commentaire