
Robert Silverberg – 1968
Les Déportés du Cambrien appartient à cette catégorie de romans que le temps a presque oubliés, mais qui, à la relecture, conservent un charme indéniable. L’ouvrage ne brille pas par la complexité de son intrigue — le point de départ est relativement simple — mais par la justesse de son exécution. Robert Silverberg, plutôt que de s’abandonner à une débauche de concepts scientifiques, choisit ici de partir d’un prétexte narratif : un voyage dans le temps servant avant tout de catalyseur à une réflexion plus humaine et existentielle.
Le thème du voyage temporel, déjà abondamment exploité dans la littérature de science-fiction, n’est pas le cœur du propos. Il s’agit davantage d’un pitch de départ qu’un moteur narratif rigoureux. Le mécanisme du déplacement dans le passé, avec ses paradoxes implicites et ses incohérences, n’est jamais véritablement expliqué ni même justifié. Silverberg n’en fait qu’un outil narratif, une sorte de “porte d’entrée” vers un théâtre humain dépaysé. Son ambition n’est pas d’inventer une théorie du temps, mais d’imaginer comment un groupe d’hommes, privés de tout espoir de retour, pourrait survivre dans un monde antédiluvien, celui du Précambrien (et non du Cambrien).
C’est là que réside la véritable force du récit. Le lecteur suit avec un intérêt sincère les pérégrinations du héros, Jim Barrett, un ancien militant révolutionnaire envoyé dans le passé pour ses idées. Barrett vit désormais sur la Station Hawksbill, une plateforme rocheuse dressée face à une mer primitive et grouillante de formes de vie étranges — trilobites, organismes gélatineux, méduses translucides —, sous un ciel d’un bleu métallique. L’univers décrit par Silverberg est à la fois poétique et étouffant : il ne reste rien de la Terre familière, seulement un silence minéral ponctué du grondement lointain des vagues et du vent. Ce décor du Précambrien, pourtant désertique, devient un véritable personnage à part entière. La roche nue, les vents acides, la lumière crue d’un soleil sans filtre créent une atmosphère à la fois étouffante et fascinante. Silverberg réussit à rendre palpable cette étrangeté : on s’interroge sur ce qu’a pu être la Terre avant la vie, et on se surprend à trouver une certaine beauté dans cette désolation.
Le quotidien des déportés est rythmé par la survie : réparer les installations, explorer les alentours, chercher de l’eau potable dans la roche, et surtout, tromper l’ennui. Silverberg parvient à transformer ce décor désertique en un véritable microcosme humain, où l’on retrouve des caractères marqués : Klein, l’éternel râleur cynique, Antrim, le médecin devenu philosophe, Greaves, l’idéologue impénitent, et quelques autres figures qui composent cette étrange colonie hors du temps. Chacun tente à sa manière de préserver une trace de civilisation dans un monde où l’histoire n’a pas encore commencé. L’arrivée d’un nouveau prisonnier, Lew Hahn, bouleverse cet équilibre fragile. Hahn est jeune, calme, presque naïf. Son arrivée par le “faisceau temporel” est décrite avec une intensité saisissante : le sol vibre, la lumière se déchire, et soudain, un corps apparaît, haletant et nu, sur la plateforme. Barrett, en chef taciturne, se méfie. Peu à peu, les conversations laissent entendre que Hahn n’appartient pas à la même époque : il viendrait d’un futur plus lointain, où le régime totalitaire s’est effondré et où l’existence même de Hawksbill Station n’est plus qu’un souvenir honteux.
Dès lors, l’atmosphère change. L’espoir renaît, mais il est teinté d’amertume. Faut-il croire ce messager venu d’un avenir libéré ? Barrett, autrefois idéaliste et meneur de révolution, se retrouve confronté à son propre épuisement moral. Pour maintenir la tension, Silverberg alterne deux fils narratifs. D’un côté, la vie des déportés dans le passé et les multiples soubresauts de leur existence : l’entretien de la station, les querelles de pouvoir, les expéditions périlleuses le long des falaises pour observer la mer ou ramasser des fragments de fossiles. De l’autre côté, Silverberg insère des chapitres de souvenirs : les années de lutte politique, les meetings clandestins, les discours enflammés, puis la trahison et l’arrestation. Ces passages, quoique utiles pour comprendre le parcours du héros, manquent néanmoins de souffle.
Le second récit, celui du groupe révolutionnaire et de sa lutte pour la liberté, apparaît en effet moins captivant. Les débats idéologiques et les idéaux égalitaires, empreints de rhétorique marxiste, rappellent trop les utopies des années d’après-guerre. Ce versant politique, un peu convenu, ne possède ni la tension ni la profondeur émotionnelle des chapitres se déroulant dans le Cambrien. On y retrouve l’idéalisme des grandes causes, les débats politiques passionnés, mais aussi la naïveté d’un mouvement persuadé de changer le monde. Ces passages, bien qu’utilement explicatifs, sont moins captivants que ceux du présent. Ils souffrent aussi d’une certaine prévisibilité : on devine l’échec de la révolution et la capture de ses meneurs, et les slogans égalitaires évoquent davantage un socialisme désabusé que l’utopie d’un futur neuf. Ces chapitres, plus explicatifs que vivants (on sent que l’auteur essaie d’apporter de la profondeur psychologique aux protagonistes) freinent parfois le rythme du roman.
Heureusement, la partie située dans le passé compense largement. Les chapitres situés dans ce passé lointain, sur la station, sont d’une efficacité remarquable. Ils sont rythmés, concrets, et même dans la lenteur apparente du quotidien, il se passe toujours quelque chose : une dispute entre déportés, une exploration risquée, une panne d’équipement, un geste d’amitié inattendu. On ressent à chaque instant la fatigue, mais aussi la solidarité qui unit ces hommes. Silverberg y esquisse également, sans lourdeur, des thèmes profonds : la solitude de l’homme face à l’immensité du monde, le dépassement de soi dans un environnement hostile, la persistance de l’intelligence humaine comme dernier rempart contre la puissance de la nature hostile.
L’ensemble se lit avec une vraie fluidité. Le roman, court, ne s’embarrasse pas de détours superflus. Il se contente d’être juste : juste dans le ton, juste dans la durée, juste dans la mesure de ce qu’il veut dire. Rien n’y est spectaculaire, mais tout y est sincère. Le lecteur en ressort convaincu d’avoir traversé un monde nouveau, à la fois étranger et familier, et d’avoir lu une histoire intelligente et étrangement apaisante, qui montre que la science-fiction peut encore émouvoir sans machines ni batailles, simplement en observant l’homme face à l’immensité du monde.
En définitive, Les Déportés du Cambrien n’est pas un chef-d’œuvre monumental, mais un roman intelligent et solide, qui réussit là où beaucoup échouent : transformer une idée simple en expérience immersive. En s’éloignant de la rigueur scientifique pour privilégier la cohérence émotionnelle, Silverberg offre un récit à la fois modeste et fascinant, à la narration rythmée et passionnante, dont la simplicité même devient sa plus belle réussite.
14/20
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