L’Épée de Vérité II : La Pierre des Larmes

Terry Goodking – 1995

La Pierre des Larmes est un tome paradoxal : massif, facile à lire, rempli de péripéties, mais étrangement creux. Si le premier volume de l’Épée de vérité souffrait déjà de défauts criants, ce deuxième tome confirme surtout que Terry Goodkind ne se sent pas obligé de remettre en cause ni son univers, ni la place de ses personnages, porté par un succès commercial suffisant pour dérouler son cycle “sur rails”.

Il faut d’abord reconnaître une qualité objective : le livre se lit facilement. Pour un volume qui approche presque les mille pages en édition française, la prose reste simple, fluide, sans être totalement indigente. Ce n’est ni révolutionnaire ni particulièrement élégant, mais c’est lisible, immédiatement accessible, et le page-turning fonctionne suffisamment bien pour que le lecteur n’ait pas l’impression de s’acharner contre un mur de texte. Le problème, c’est que cette énergie ne s’accompagne pas d’une densité narrative réelle. Si l’on résume froidement ce qui se passe sur près d’un millier de pages, le constat est brutal : Richard passe l’essentiel du livre au Palais des Prophètes ; Kahlan, de son côté, traverse un pays ravagé, se fait capturer, s’évade, et finit par commander une armée ; le Voile entre les mondes est déchiré, un nouveau méchant encore plus méchant apparaît, un artefact encore plus puissant doit être trouvé… Tout cela représente théoriquement un programme immense ; en pratique, on a le sentiment qu’il ne s’est pas passé grand-chose, ni pour le monde, ni pour les personnages.

La structure globale du tome deux repose en fait sur une logique simple : on prend les enjeux du premier tome, on augmente tous les curseurs de deux crans, et on recommence. Darken Rahl était un tyran sadique ? Qu’à cela ne tienne, on le remplace par le Gardien, entité démoniaque tapie dans le monde des morts, prête à déferler sur le monde des vivants. Les Boîtes d’Orden étaient terrifiantes ? Parfait, on introduit maintenant la Pierre des Larmes, artefact encore plus essentiel, seule capable de réparer la déchirure du Voile entre les mondes. Le monde risquait déjà de sombrer ? Il menace désormais d’être purement et simplement englouti. Sur le papier, tout cela devrait être vertigineux. En pratique, on ne ressent que très peu de tension. L’apocalypse annoncée reste abstraite, lointaine, presque décorative. Le lecteur a le sentiment qu’on lui ressert le même plat en y ajoutant davantage d’épices, mais sans changer la recette : un grand méchant remplacé par un plus grand méchant, un problème magique remplacé par un plus gros problème magique, un artefact remplacé par un artefact plus brillant. L’effet dramatique, à force d’être forcé, s’évapore.

Sur le plan conceptuel, le Palais des Prophètes est sans doute l’une des meilleures idées de ce tome :
un lieu hors du temps, où les années s’écoulent au ralenti, dirigé par des Sœurs de la Lumière, théâtre de complots internes, infiltré par des Sœurs de l’Ombre sadiques, saturé de prophéties ambiguës. Il y avait là de quoi bâtir un huis clos dense, psychologique, oppressant. Malheureusement, Goodkind sabote lui-même son dispositif en reconduisant le même problème majeur que dans le premier tome : son héros est trop fort. Richard arrive au Palais dans une position théoriquement catastrophique : il est soumis par un collier magique à des Sœurs censées décider de tout pour lui ; il est dans un lieu obéissant à des règles strictes : interdits, zones prohibées, hiérarchies, serments magiques et il est entouré de personnes qui, en principe, en savent infiniment plus que lui. Tout cela devrait en faire un personnage sous tension, obligé de se plier, de douter, d’apprendre, de se confronter à ses limites.

Il se passe exactement l’inverse. Richard garde son épée parce qu’il a décidé qu’il la garderait, contourne les interdits du Palais en toute confiance, se promène dans la forêt interdite voisine (celle où personne n’est censé aller) comme s’il partait cueillir des champignons, affronte seul des monstres démoniaques dans ce no man’s land magique et, bien sûr, les terrasse tous. Le collier qui devait symboliser la soumission devient au mieux un gadget, au pire un fétiche SM vaguement décoratif. La formation promise par les Sœurs de la Lumière se réduit également à un décor : Richard apprend la magie quand ça l’arrange, à sa façon, par pure intuition, bien plus vite et bien mieux que celles qui sont censées lui enseigner. Il n’y a aucune vraie remise en question, aucun moment où le héros se découvre vulnérable, démuni, dépassé. À la place, il enchaîne les colères stériles, pose des grands principes moraux, refuse qu’on lui dicte quoi que ce soit, et finit toujours par triompher par la seule force de sa volonté supérieure. Le lecteur comprend vite qu’il n’est pas là pour apprendre, mais pour dominer un système de plus, comme il a déjà dominé son monde dans le premier tome. Ce huis clos, qui aurait pu être une sorte de Tar Valon à la sauce Goodkind, avec intrigues, rivalités, jeux de pouvoir, virages psychologiques, devient une scène de théâtre où le héros vient donner des leçons à tous.

Au milieu de ce séjour au Palais, le roman s’éparpille dans une série de séquences qui ressemblent davantage à des quêtes secondaires de jeu vidéo qu’à des arcs véritablement nécessaires : le peuple des Baka Ban Mana, qui voit en Richard un guerrier invincible ; Du Chailu, nouvelle femme qui vient s’ajouter autour de lui comme une orbitale de plus dans sa constellation ; un garn du nom de Gratch qui devient soudain un compagnon de route, presque attendrissant, aux côtés du dragon du premier tome. Ces épisodes, pris isolément, pourraient être divertissants. Mais replacés dans l’ensemble, ils donnent la sensation d’un enchaînement de “power-ups” : nouvelle tribu conquise, nouvelle relation pseudo-sentimentale, nouvel allié monstrueux. On a vraiment l’impression que notre héros continue de remplir son inventaire et son sociogramme de personnage intouchable, constamment confirmé dans sa toute-puissance.

Du côté de Kahlan, le début du tome laissait pourtant espérer un arc très fort. Son retour à Aydindril, la découverte d’une terre dévastée, d’une ville massacrée, de la Maison des Inquisitrices ravagée : le matériau est là pour un choc psychologique majeur, une plongée dans le deuil, la solitude absolue, le poids écrasant de devenir la dernière de son ordre. La suite pourrait être un huis clos intérieur : Kahlan privée de son pouvoir, enfermée, confrontée à des prisonniers violents, menacée dans sa chair et dans sa dignité. Il y a effectivement, dans cette prison, une scène fortement chargée de sexualité et de violence, où elle n’a d’autre choix que d’utiliser son don pour confesser un prisonnier et le transformer en protecteur. Le problème n’est pas tant qu’il y ait du viol, ou une menace de viol, dans un univers pseudo-médiéval : ce type de noirceur peut être traité de manière pertinente. Ici, on constate surtout que Goodkind recourt à la sexualisation violente avec une régularité gênante, sans que ce soit réellement intégré dans une réflexion profonde sur le pouvoir, le corps ou le trauma. Cela donne plutôt l’impression d’un outil dramatique facile, qu’on brandit pour durcir artificiellement le ton, sans travail d’écriture à la hauteur.

Malheureusement, ou heureusement, Kahlan parvient à s’évader, rejoint des soldats, prend la tête d’une troupe, se retrouve à commander une armée et à élaborer des stratégies militaires pour vaincre les troupes de l’Ordre impérial qui l’avaient auparavant emprisonnée. Qu’elle assume un rôle de leader politique et moral, cela fait sens avec son statut d’Inquisitrice. Qu’elle se transforme brusquement en stratège militaire aguerrie, en cheffe de guerre qui mène batailles et escarmouches contre les troupes de l’Ordre, paraît en revanche nettement moins crédible. La trajectoire sidérante qu’on lui promettait — celle d’une femme brisée qui doit se reconstruire dans un monde détruit — se dilue dans un rôle de général victorieux qui manque singulièrement de nuance. Là encore, l’occasion de faire de Kahlan un personnage profondément travaillé sur le plan psychologique est manquée. Elle devient surtout un instrument de progression de l’intrigue, chargée d’ouvrir la porte aux conflits (du fameux Empire) des tomes suivants.

Au milieu de tout cela, on distingue pourtant quelques éléments réellement intéressants : la présence de Nathan Rahl, prophète millénaire et grand-père du héros, enfermé au Palais des Prophètes, l’ambiguïté des Sœurs de la Lumière, dont certaines servent en réalité les forces du Gardien ou encore le potentiel politique et psychologique d’un lieu où le temps ne s’écoule pas de la même manière. Sous la plume d’un autre auteur, ces éléments auraient pu devenir le cœur d’un roman autrement plus ambitieux, mêlant manipulations à long terme, affrontements idéologiques et fractures internes. Ici, toutes ces bonnes idées restent des décors pour que Richard puisse briller encore davantage : il s’extirpe des complots, brise les règles magiques, retourne le système contre lui-même, et en ressort grandi, sans s’être véritablement remis en question. Même la figure du Gardien, en théorie terrifiante, n’est jamais vraiment ressentie comme un danger concret. De la même manière, le retour de Darken Rahl dans le monde des vivants à la faveur d’une cérémonie maladroite dans le village du Peuple d’Adobe relève plus de l’artifice commode que de la grande idée métaphysique.

De la même manière, la nouvelle prophétie qui s’invite dans le récit dès les premières pages (si Richard sauve le monde, Kahlan ne pourra pas survivre) sonne clairement comme un dispositif destiné à injecter de la tension tragique, à faire planer une menace sur le couple. En pratique, on n’y croit pas un instant. Tout, dans la mise en scène, dans le ton, dans la manière dont l’auteur protège systématiquement ses héros, annonce que cette prophétie ne sera pas tenue au pied de la lettre. Elle ressemble davantage à un gros néon clignotant annonçant “suspense artificiel” qu’à un véritable ressort tragique. Le livre se termine d’ailleurs sur une sorte de cliffhanger qui n’en est pas un :
Richard a réparé le Voile, refoulé le Gardien dans le monde des morts, renvoyé Darken Rahl avec lui, et le couple est une fois de plus séparé / menacé par quelque machin prophétique. Le lecteur sait déjà, en refermant le tome, que les deux amoureux seront de retour, ensemble, dans les volumes suivants. La seule incertitude réelle concerne la forme exacte que prendra la prochaine surenchère.

Au terme de ce second tome, le constat est assez dur : oui, le roman se lit sans douleur ; oui, certains passages fonctionnent comme de bons page-turners, oui, l’univers contient des idées visuellement fortes (Palais des Prophètes, Voile, Gardien, etc.) mais Richard n’évolue pas : il reste un héros binaire, trop parfait, jamais réellement mis en danger moralement ou intellectuellement. Kahlan n’est pas mieux lotie : son potentiel tragique est sacrifié au profit d’un rôle de cheffe de guerre peu crédible, son amour impossible avec Richard sonne creux et l’usage récurrent de la menace de viol comme ressort dramatique finit par lasser plus qu’il ne choque. Les enjeux répètent ceux du premier tome en plus gros, sans qu’on ne se sente davantage impliqué. En définitive, La Pierre des Larmes apparaît comme un tome de transition qui aurait pu être passionnant, mais qui se contente trop souvent d’aligner des péripéties spectaculaires autour d’un héros invincible. Il confirme le diagnostic posé après La Première Leçon du Sorcier : ce cycle sait se vendre, sait se lire, sait se dérouler tambour battant… mais il ne sait pas réellement se remettre en question, ni approfondir les personnages qu’il met avant tout en scène comme des icônes figées plutôt que comme des êtres humains en évolution.

08/20

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