
David Gemmel – 1990
Le premier tome du Lion de Macédoine s’ouvre sur une fresque historique ample, dans laquelle David Gemmell revisite la Grèce antique à travers les yeux d’un personnage souvent oublié de l’Histoire : Parménion. L’auteur s’essaie sur des terrains un peu moins balisés que dans ses cycles précédents et c’est une réussite. Dès les premières pages, le lecteur est entraîné dans un univers où la rigueur spartiate, les rivalités entre cités-États et l’ambition politique des rois se mêlent dans une tension permanente. Gemmell y déploie un art du récit direct et efficace, qui repose davantage sur l’action et la stratégie que sur la contemplation.
Son style, fidèle à ce qu’on lui connaît, est d’une grande clarté. Les descriptions sont réduites au strict nécessaire et ne visent jamais à impressionner par l’érudition. L’auteur préfère la sobriété à la surenchère. Il construit son monde par touches successives, en insérant les éléments historiques au fil du parcours de son héros, sans jamais ralentir le rythme du récit. Ce choix donne à l’ensemble une lisibilité exemplaire : nul besoin de connaître la géopolitique grecque pour s’y repérer, tant Gemmell parvient à rendre les enjeux clairs, presque intuitifs. En cela, il démontre un vrai savoir-faire de conteur, même si cette économie de moyens prive parfois le texte d’un peu de chair et de profondeur.
Le roman se distingue surtout par sa structure et par son approche du héros. Parménion n’est pas un demi-dieu ni un conquérant flamboyant : il est un métis, né d’un père spartiate et d’une mère macédonienne, rejeté par les deux peuples. Cette double appartenance, qui l’exclut autant qu’elle le définit, fonde toute la dynamique du récit. Gemmell en fait un personnage d’une grande cohérence psychologique, mû par la volonté de prouver sa valeur dans un monde qui ne l’accepte pas. C’est à travers son regard que l’auteur explore les contradictions de la Grèce antique : discipline contre ruse, devoir contre ambition, courage contre destin. Cette trajectoire initiatique est construite avec soin. On suit Parménion de son enfance à sa formation militaire, puis à ses premières campagnes. Les ellipses temporelles sont bien gérées : le récit couvre plusieurs décennies sans jamais perdre le fil. Chaque étape apporte une pierre à la construction du personnage et à la compréhension de l’univers. Les passages d’apprentissage à Sparte, les batailles, les intrigues de cour : tout s’enchaîne avec naturel. Là encore, on sent que Gemmell est dans une période historique qu’il affectionne. Si certains chapitres manquent un peu d’intensité, le roman ne connaît pas de véritables temps morts.
Les scènes de combat, comme souvent chez Gemmell, comptent parmi les plus réussies. Leur efficacité repose sur la précision tactique et la simplicité d’exposition. On y sent la rigueur du stratège, la logique de la manœuvre et la tension du commandement. L’auteur a cette faculté rare de rendre la guerre intelligible sans la glorifier. Les affrontements sont durs, rapides, souvent cruels, mais jamais confus ni complaisants. Sur le plan de la reconstitution, Gemmell s’appuie sur une documentation solide. Les cités grecques, leurs coutumes, leurs institutions et leurs armées sont dépeintes avec justesse, sans lourdeur. On retrouve la rigueur du cadre historique, mais le roman ne se veut pas une fresque réaliste : il conserve toujours une part d’imaginaire, subtile mais présente. La prophétie qui plane sur Parménion, les intuitions surnaturelles du héros, ou la présence discrète des magi confèrent à l’histoire un parfum de fantastique mesuré. Cette fusion entre la rigueur antique et la suggestion mystique donne au roman une identité singulière : il n’est ni pure fantasy, ni simple récit historique, mais un hybride assumé des deux.
Pour autant, ce premier tome n’est pas exempt de limites. En réduisant ses descriptions à l’essentiel, Gemmell perd parfois la densité atmosphérique qui aurait pu ancrer plus profondément le lecteur dans son univers. Les émotions des personnages, bien que perceptibles, restent souvent implicites. Parménion impressionne par son intelligence et sa droiture, mais il émeut rarement. L’ensemble, bien que maîtrisé, conserve une certaine distance froide. Enfin, si le roman parvient à maintenir un bon équilibre entre action et intrigue, il reste assez classique dans sa structure : un héros prédestiné, une série d’épreuves, un parcours de dépassement personnel et de reconnaissance. Gemmell ne bouleverse pas les codes, mais les applique avec rigueur et efficacité.
Au final, L’Enfant des prophéties est un bon roman, solide, cohérent et bien rythmé. Gemmell y fait preuve de son talent habituel pour les récits épiques sans s’égarer dans l’ambition d’un grand roman historique. On y retrouve sa marque : la sobriété du style, le goût de la stratégie, et ce sens de la progression dramatique qui rend la lecture fluide. Le schéma narratif diffère de ses œuvres précédentes, il se développe agréablement dans un décor antique taillé sur mesure. Il ne s’agit certes pas d’un chef-d’œuvre, mais d’un ouvrage sincère, correctement construit, et surtout intelligent dans sa manière de raconter un mythe antique quelque peu romancé.
13/20
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