
David Gemmell – 1989
Publié en 1989, Renégats occupe une place un peu singulière dans l’œuvre de David Gemmell. Il s’agit de l’un de ses rares standalones, un épisode isolé qui ne s’intègre véritablement dans aucun de ses grands cycles — ni Drenaï, ni Rigante. Cette autonomie aurait pu lui permettre de proposer une rupture, un souffle nouveau. Pourtant, le roman s’inscrit très précisément dans la continuité de ce que l’auteur avait déjà publié jusque-là : une heroic fantasy solide, honnête, mais qui ne change pas la roue.
Gemmell installe son récit dans un royaume quasi médiéval — la Gabala et ses duchés, la Forêt de l’Océan, les terres nomades, le monde des Vyre derrière le portail — autant de lieux qui portent la marque de l’auteur : paysages rudes, villages pauvres, forteresses menacées, magie discrète mais omniprésente. Le décor est cohérent, agréable, respirable. On sent que Gemmell maîtrise l’évocation de la vie médiévale : les villages qui s’organisent autour de leur forge, les nobles qui règnent à coups d’ordonnances, les bandits qui écument les sous-bois, les châtiments collectifs, les duels judiciaires. Mais l’ensemble renvoie aussi, parfois lourdement, à une réécriture très large du cycle arthurien : un royaume protégé autrefois par neuf chevaliers d’élite, une quête d’honneur, un roi dévoyé, une table (ou un ordre) brisée et des chevaliers corrompus qui reviennent sous une forme sombre. L’ombre des légendes celtiques est partout mais on en fait pas grand chose.
Si Gemmell écrit bien (avec une plume efficace, claire, sans lourdeur, et surtout une capacité bien réelle à faire vivre un monde en quelques scènes) tout respire aussi la répétition. Celui qui a l’habitude de lire l’auteur y reconnaîtra immédiatement des archétypes déjà utilisés. Ce sont de bonnes figures, attachantes, mais déjà vues dans Waylander, Légende, Le Roi sur le Seuil, voire Druss la Légende. Le roman suit un plan narratif parfaitement reconnaissable : un royaume décadent ; un roi manipulé ; un ordre chevaleresque brisé ; un héros traumatisé qui doit affronter son passé (Manannan) ; une compagnie disparate qui se rassemble autour d’un destin commun et une lutte finale qui redéfinit l’honneur. Ce schéma, on l’a déjà vu chez Gemmell. Et on le ressent. La quête de Manannan, bien que touchante dans son principe, ne possède pas la profondeur émotionnelle d’autres personnages de fantasy. Et même l’exploration du monde des Vyre, pourtant prometteuse, reste trop courte pour véritablement bouleverser l’équilibre narratif.
Gemmell essaie bien de pousser un peu plus loin son traitement de la magie : les armures d’argent des anciens Chevaliers de la Gabala, les armures rouges de leurs équivalents corrompus ou encore l’Ambria, nectar surnaturel issu du monde des Vyre, source de guérison et de corruption. Mais cette tentative d’élargir la cosmologie magique de son univers reste superficielle. Loin des systèmes très codifiés évoqués par la fantasy moderne (Sanderson notamment), Gemmell demeure dans un schéma traditionnel où la magie sert de moteur narratif, accompagne les transformations des personnages mais ne structure pas le récit de manière conceptuelle. Le roman promet en effet un approfondissement (portails, mondes connexes, races modifiées par la magie, essence vitale transformée en Ambria), mais il n’en tire qu’un cadre atmosphérique.
Reste néanmoins des personnages et des thématiques intéressantes. En effet, s’il y a une constante que Gemmell maîtrise, c’est l’ambiguïté morale. Les anciens Chevaliers de la Gabala sont devenus des Chevaliers rouges, non parce qu’ils étaient mauvais, mais parce qu’ils ont été séduits — spirituellement, physiquement, presque sensuellement — par un pouvoir qui les dépassait. Là encore, rien de réellement nouveau par rapport à ce que Gemmell a déjà fait mais cette ambivalence est, comme toujours chez lui, bien traitée. C’est sans aucun doute cette galerie d’êtres imparfaits qui donne au roman son souffle le plus authentique.
En définitive, Renégats n’est pas un mauvais livre. Il se lit bien, il a de beaux moments, de belles images (la Forêt de l’Océan, l’assaut des Chevaliers rouges, le portail, les prophéties du Dagda), et plusieurs personnages corrects mais il ne bouleverse rien. Il propose un univers nuancé, oui, mais dont les rouages dramatiques restent sensiblement les mêmes que dans ses autres récits. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur, mais sans l’ampleur émotionnelle d’un Légende ou la philosophie d’un Rigante. Pour beaucoup de lecteurs, c’est la période ultérieure — où Stella Gemmell, sa femme, prend part plus activement à l’élaboration des intrigues — qui permettra à l’auteur de franchir un cap, notamment dans le cycle de Troie, plus riche et plus ample.
10/20
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