
David Gemmel – 1991
Avec Le Prince Noir, David Gemmell clôt le cycle du Lion de Macédoine sur un ton plus ample et plus sombre. Ce second tome reprend la trajectoire de Parménion là où le précédent s’arrêtait, alors qu’il est désormais un général aguerri, devenu l’un des piliers de la puissance macédonienne. Le roman s’ouvre sur une Grèce divisée, affaiblie par les rivalités internes, et sur la montée en puissance de Philippe II.
L’auteur reste fidèle à sa ligne de conduite : un style clair, sans surcharge, qui privilégie la fluidité à l’emphase. On retrouve cette économie d’écriture qui lui permet d’aller à l’essentiel sans perdre le lecteur. Les scènes de bataille, plus nombreuses et plus développées que dans le premier tome, témoignent de sa maîtrise du rythme et de la tension dramatique. L’une des plus marquantes demeure la défense de la frontière macédonienne face aux incursions des cités grecques, où Gemmell déploie tout son savoir-faire en matière de stratégie militaire : les plans, les mouvements de troupes, la manière dont Parménion lit le terrain et exploite les failles adverses, tout y est décrit avec une rigueur presque cartographique, sans jamais devenir aride. On sent que l’auteur est dans un terrain qu’il affectionne.
Ce second volume se distingue aussi par ses portraits de dirigeants. Philippe, d’abord, incarne la raison d’État poussée jusqu’à la cruauté. Gemmell en fait un roi lucide, plus froid que charismatique, dont les ambitions dépassent l’humain. Alexandre, lui, gagne en présence. Adolescent encore marqué par l’ombre paternelle, il révèle déjà cette démesure qui fera de lui un conquérant autant qu’un danger pour son entourage. L’auteur en propose une lecture équilibrée : ni hagiographique, ni cynique, mais traversée par le pressentiment d’un destin tragique. Parménion, placé entre les deux, devient la figure morale du roman — celle du soldat loyal, mais contraint de servir des maîtres dont les choix le dépassent. Le rapport entre ces trois personnages constitue sans doute l’un des fils les plus solides du récit.
L’autre dimension forte du roman, c’est cette lente dégradation morale du pouvoir. Gemmell s’éloigne des batailles pures pour aborder les manipulations de cour, les alliances forcées, les intrigues et les trahisons. Dans plusieurs passages marquants — comme la mise à mort d’un officier accusé à tort ou la défaite d’un allié sacrifié pour raison d’État — l’auteur rappelle que la guerre ne se gagne pas seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans les calculs d’alcôves. Parménion, lucide mais impuissant, se retrouve confronté à la violence du politique. C’est dans ce contexte que Gemmell introduit une nouvelle dose de fantastique : la Macédoyne, monde parallèle, miroir magique du nôtre, où se joue un conflit métaphysique entre le bien et le mal. L’idée, ambitieuse sur le papier, déséquilibre toutefois la cohérence du roman. Ce détour par la Macédoyne rompt la continuité historique qui faisait la force du premier tome. On quitte soudain la terre ferme de la Grèce pour basculer dans un univers de magie, de démons et de doubles maléfiques, où les enjeux moraux remplacent les enjeux politiques. Or, cette incursion, trop longue et insuffisamment intégrée à l’intrigue principale, apporte peu à la progression du récit. Elle dilue la tension dramatique au profit d’une symbolique un peu appuyée et d’un univers intégralement commandé par une magie que Gemmel a toujours eu du mal à mettre en scène de manière cohérente.
Sur le plan narratif, le roman gagne néanmoins en ampleur temporelle. Gemmell fait défiler les années, les campagnes et les règnes avec une maîtrise certaine. L’histoire conserve une continuité fluide, malgré les nombreux changements d’échelle et de décor. Le ton, plus grave, traduit l’usure du héros. Parménion, désormais vieillissant, voit son monde s’effriter. Ses certitudes se fissurent à mesure qu’Alexandre s’affirme et que la ligne morale qu’il s’était imposée devient intenable. Le style de Gemmell reste d’une efficacité redoutable. Sans lyrisme inutile, il parvient à donner de la densité à ses scènes d’action et une clarté rare à ses dialogues. Certaines séquences frappent par leur sobriété : la marche vers la bataille finale, la mort de compagnons d’armes, les instants de silence avant les grandes décisions. On retrouve ce mélange de tension et de mélancolie qui caractérise ses meilleurs passages.
Si le roman souffre de quelques déséquilibres — notamment entre la rigueur historique et les libertés fantastiques qu’il s’accorde — il parvient à maintenir une cohérence d’ensemble. Gemmell ne prétend pas rivaliser avec les grandes fresques antiques, mais il réussit à livrer une conclusion solide, claire, et souvent touchante dans sa simplicité. En refermant Le Prince Noir, on garde l’impression d’un cycle bien construit mais un peu inégal : le premier tome brillait par sa limpidité et sa force d’exposition, celui-ci se distingue par sa complexité et son ton plus grave. Gemmell y pousse ses personnages jusqu’au bout de leurs contradictions, tout en conservant ce rythme qui fait qu’on tourne les pages sans effort. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais un bon roman de clôture, fidèle à son ambition initiale : raconter la guerre, le pouvoir et le destin à hauteur d’homme, sans les mythifier.
14/20
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