
John Marco – 1999
Le Chacal de Nar, premier tome de la trilogie Des Tyrans et des Rois, s’ouvre dans une atmosphère qui, d’entrée de jeu, frappe par sa densité : la guerre est là, brute, lourde, sale. John Marco ne cherche ni à la glorifier ni à la styliser ; il la présente dans sa matérialité la plus rugueuse, comme une réalité de boue, de sueur, de sang et d’épuisement. Dès les premières pages, le lecteur se trouve littéralement jeté dans la fange des combats de la vallée de Drang, immergé dans des affrontements où le sens de la lutte s’est dissous. Ce qui ressort, ce n’est pas l’héroïsme ni la grandeur, mais la fatigue morale et la mécanique absurde de la violence et du conflit.
Dans cette même optique, le livre parvient aussi à rendre la camaraderie de soldats (Lucyler le triine, Dinadin l’ami fidèle) pris dans une guerre qu’ils ne contrôlent pas. Les liens se tissent non pas dans l’idéal ou les grandes causes, mais dans l’instinct, dans l’urgence de survivre. Marco montre la cohésion des corps avant la cohésion des idées : des hommes luttent ensemble parce qu’ils y sont contraints, parce qu’ils n’ont plus rien d’autre. Et en contrepoint, la cruauté du champ de bataille surgit sans fard : la mort est soudaine, souvent sans sens, jamais spectaculaire. La guerre n’est pas qu’un arc narratif : elle se resserre, s’effondre, se rejoue. La chute d’Aramoor sous le joug des Boisnoir et le bourbier de la vallée de Drang constituent notamment des scènes où le désespoir se matérialise. La violence n’y est pas spectaculaire, elle est nue, dépouillée de gloire, presque inévitable.
Au cœur du récit se trouve la romance entre notre héros, Richius et Dyana (une femme de Lucel-Lor, le pays ennemi), élément déclencheur, mais certainement pas la partie la plus aboutie du récit. Leur rencontre paraît précipitée, presque fortuite au point d’entamer sa crédibilité. On essaye de croire farouchement au coup de foudre pour tenter d’expliquer les errements et les comportements peu cohérents des protagonistes. Mais c’est difficile. A mesure qu’on tourne les pages de ce livre, il devient de plus en plus compliqué de nier que leur développement manque de chair émotionnelle. La relation fonctionne davantage sur un magnétisme instinctif que sur un amour construit. L’auteur cherche manifestement à écrire une histoire d’amour impossible, mais ce n’est pas son terrain narratif le plus assuré. Nombre de scènes paraissent mièvres (le dîner aux chandelles à Ackle-Nye notamment) et certains revirements un peu artificiels.
La faute peut-être aussi à un héros peu inspirant. En effet, Richius n’est pas un héros triomphant ou sûr de lui. Il est au contraire un personnage parfois maladroit, parfois naïf, parfois presque agaçant dans ses décisions. Ses choix semblent par moments tenir davantage de l’impulsion que de la réflexion, comme si sa volonté de faire le bien le poussait paradoxalement à faire le contraire. On a vraiment du mal à imaginer le roi derrière l’attitude d’adolescent éternel, naïf et peu réfléchi. Cette dimension tête-à-claque reste un défaut de construction parce qu’elle ne semble pas voulue par l’auteur. Dans les faits, Richius est déchiré entre une filiation paternelle qui doit une loyauté à son empereur et un amour contre-nature à l’égard d’une femme triine. Ce conflit interne — obéir par devoir ou agir selon ce qu’il ressent juste — aurait pu constituer un moteur narratif central. Le lecteur aurait suivi un homme qui se découvre au fur et à mesure, qui échoue, qui s’emporte, qui regrette, et dont l’arc d’évolution aurait été plaisant à suivre.
Si les premières pages du roman laissaient entrevoir cette possibilité (dans les tranchées de Drang, on faisait la connaissance d’un jeune prince impliqué dans une guerre à laquelle il ne croit pas), Richius perd petit à petit de sa saveur pour devenir un banal héros un peu perdu dans le monde qui l’entoure (son côté boy-scout, un peu candide, malgré son statut de prince et puis de roi, sonne un peu faux et emprunté). Son évolution reste néanmoins cohérente même si on aurait évidemment préféré une personnalité plus fouillée. Les compagnons qui le flanquent sont aussi peu développés individuellement, mais chacun joue une fonction caractérisée : l’un incarne la prudence, l’autre l’ardeur, un autre encore le cynisme ou la loyauté brute. Ils forment une mosaïque morale, un spectre d’attitudes face à la guerre. Leur caractérisation repose moins sur l’introspection que sur leur manière d’agir et de se comporter en situation.
Heureusement, tous les personnages ne subissent pas le même traitement. L’un des apports les plus intéressants du livre se trouve dans le traitement des antagonistes et des forces politiques. Gayle Boisnoir apparaît clairement comme le grand antagoniste du récit, mais son rôle demeure simple, voire monolithique : il incarne la cruauté, le calcul, la brutalité du pouvoir. Il semble méchant pour être méchant. Cependant, ce personnage s’inscrit dans un système politique plus large, qui lui donne sens. En effet, la rivalité entre Aramoor et le Talistan offre un cadre géopolitique solide. Il ne s’agit pas d’une opposition naïve entre « bons » et « mauvais » peuples : chaque faction porte en elle ses violences, ses dérives, ses fanatismes. Si l’auteur paraît, de manière générale, considérer les Talistanais comme plus brutaux ou intransigeants, il n’exonère nullement Aramoor de ses propres crimes. En témoignent des figures comme Dinadin, qui trahit sa patrie, ou Jojustin, qui commet le régicide : la faute n’est jamais située dans un camp précis, mais dans l’humanité elle-même, dans ce qu’elle a de faillible.
L’ennemi, d’ailleurs, ne se trouve pas seulement à la frontière. Arkus, l’empereur de Nar, apparaît comme une figure de pouvoir déclinant, un vieillard obstiné qui s’accroche à la vie et à son trône. Cet entêtement donne au conflit une dimension tragique : la guerre continue non par nécessité, mais par impossibilité de lâcher, comme si l’histoire devait se répéter jusqu’à épuisement. À ses côtés, le comte Biagio introduit une nuance essentielle. Ce personnage, ambigu, calculateur, stratège, agit par intérêt personnel autant que par instinct politique. Il n’est ni admirable ni détestable : il est humain dans sa froideur, capable, d’une part, d’aimer sans réserve et, d’autre part, de tuer sans sourciller. Cette complexité politique, sans atteindre les intrications du Trône de Fer, confère au roman une cohérence structurelle solide.
Le récit, malgré son volume, se lit à un rythme soutenu, presque spiralé : chaque événement entraîne le suivant, sans relâche. Les récits et les points de vue s’entrecroisent même si l’attention reste malheureusement bloquée sur notre héros aramoorien. Après la débâcle de la première campagne de Lucel-Lor, le roman change de perspective. Richius rentre alors dans son royaume natal et doit désormais assumer une charge de pouvoir qu’il n’a jamais désirée. Un retour au calme espéré depuis longtemps mais qui ne se passe pas comme espéré. La paix qui s’annonce est illusoire, car il apparaît rapidement que Richius n’est qu’un instrument, un pion manipulé par les puissances politiques, dont notamment son empereur Arkus.
Ce qui est particulièrement réussi, c’est la manière dont l’auteur rejoue la guerre sans la répéter. Cette dernière revient, mais inversée : Richius défend maintenant ceux qu’il combattait, les Triines, le royaume de Lucel-Lor. Ce renversement redonne de la profondeur au récit : les adversaires deviennent des personnages, pas des silhouettes. On comprend leurs motivations, leur douleur, leur perte. Les enjeux ne sont plus politiques, mais personnels. Richius combat désormais pour une cause qu’il a choisie, non pour un empire dont il n’était qu’une pièce. Cette différence, subtile mais fondamentale, donne au personnage un peu de consistance. Si le roman ne cherche pas à analyser psychologiquement en profondeur, il en donne assez pour que l’humanité perce.
Les scènes marquantes de cette fin — notamment la mort de Voris le Loup — sont traitées sans emphase dramatique, mais avec une sobriété qui leur confère une vraie force émotionnelle. La mort n’est pas glorifiée, elle est un fait, brut, irrévocable, lourd et souvent absurde. Elle marque le prix humain de chaque décision prise au nom d’une cause. Quelques imprécisions demeurent néanmoins. Sur le plan géopolitique, les stratégies militaires et les déplacements restent parfois difficiles à rationaliser, notamment le voyage de Tharn jusqu’à la terre des Lions de Chandakkar, dont la rapidité ne s’accorde pas avec la cartographie implicite du monde. De même, la capacité de la flotte de Liss à neutraliser entièrement les débarquements impériaux sur Lucel-Lor semble peu réaliste. Mais ces approximations, même visibles, n’entravent pas la fluidité du récit, qui repose davantage sur le vécu et l’atmosphère que sur la simulation rigoureuse d’un théâtre militaire.
La conclusion, entre l’happy ending et la mélancolie résignée, ne surprend pas, mais elle accomplit ce que l’ensemble du roman annonçait : le monde reste meurtri, les pertes demeurent irréparables, mais quelque chose tient encore debout — une forme de paix, fragile, incertaine, humaine. Elle ferme proprement cette première partie et prépare sans tapage la suite, là où la succession à l’empereur Arkus devra inévitablement se faire. De manière constante, la lecture de ce premier tome sera restée fluide, prenante (où action, ambiance et rebondissements font que l’on ne voit pas le temps passer) et se déroulant dans un monde crédible aux oppositions claires mais nuancées par d’utiles zones grises.
14/20
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