
John Marco – 2000
Avec Le Grand Dessein de Marco, John Marco opère un virage narratif significatif – presque déroutant – par rapport au premier tome, Le Chacal de Nar. Loin des champs de bataille boueux qui structuraient l’essentiel du récit initial, ce second opus délaisse en grande partie la guerre pour plonger tête première dans les intrigues politiques, les complots multipartites et les manœuvres de pouvoir. Sur le papier, ce changement de cap n’est pas problématique : il est même plutôt logique dans l’économie de l’œuvre. En pratique, il révèle toutefois les limites structurelles du roman et les hésitations de l’auteur dans la construction d’un thriller politique crédible sur la longueur.
Le thème central de ce tome – l’exécution méticuleuse du Grand Dessein du Comte doré Biagio – est posé dès les premiers chapitres. Le lecteur comprend immédiatement que la guerre totale du premier tome a laissé place à un univers de machinations, de manipulations psychologiques et de stratégies d’influence. L’idée n’est pas mauvaise : Marco ambitionne d’explorer la manière dont un empire fragilisé peut basculer dans l’autoritarisme. Le récit possède donc potentiellement toutes les cartes nécessaires pour proposer un roman politique dense et passionnant. Le problème ne vient pas du changement de thème, mais de son exécution trop linéaire. Car là où une intrigue politique devrait être marquée par des imprévus, des retournements subtils, des résistances, Marco déroule au contraire un plan qui s’accomplit sans accroc, sans tension, sans obstacle véritable, comme si le destin lui-même conspirait pour laisser Biagio gagner sans jamais trébucher. Durant plus de 700 pages, le lecteur suit la mise en œuvre d’un plan qui fonctionne… trop bien. Tout est trop précis, trop aligné, trop chorégraphié. Un exemple marquant, presque caricatural : le timing parfait entre l’arrivée de l’évêque Herrith sur l’île de Crate pour des pourparlers (on se demande quand même pourquoi il accepte de faire cela sur l’île natale de son pire ennemi) et l’attaque de la flotte de Liss sur cette même île. L’illusion de surprise disparaît. Et l’on suit les péripéties avec une certaine distance, comme un spectateur conscient d’assister à la mise en œuvre d’un scénario trop sage, trop propre, trop sous contrôle.
Et pourtant, Marco disperse des idées intéressantes : le conflit pesant entre les deux frères Enée et Enli retranchés sur le Bec du Dragon, l’armée de l’air du premier des frères composée de corbeaux sanguinaires (idée sombre mais mal justifiée et peu crédible dans son exécution), ou encore la jeune Lorla et sa relation ambiguë avec Herrith devenu Empereur. Ces arcs, bien qu’attrayants dans leur concept, manquent un peu de développement et surtout de crédibilité. Ils donnent l’impression d’être des pistes secondaires, des prétextes ou des décors, plutôt que des structures pleinement exploitées. À aucun moment, le récit ne semble prendre le risque de s’enfoncer véritablement dans ces sous-intrigues qui s’éloignent peut-être du Grand Dessein mais qui auraient ajouté utilement au lore.
Et pourtant, il y avait de quoi faire car ce second tome offrait des terrains de jeux plus variés que dans le premier tome : l’île de Crate, aux influences méditerranéennes, les territoires reculés du Bec du Dragon et encore les contrées insulaires lyssiennes longtemps évoquées mais jamais vues. Ces nouveautés enrichissent l’univers, donnent une épaisseur supplémentaire au décor, mais là encore Marco se montre timide. Il ouvre des portes… sans oser entrer pleinement dans les pièces.
L’un des aspects les plus réussis du roman reste tout de même la narration des combats, qui témoigne de la maîtrise que Marco avait déjà démontrée dans Le Chacal de Nar. Le prologue, en particulier, est d’une intensité remarquable : atmosphère suffocante et violence réaliste. Les escarmouches maritimes sont également crédibles : bruit du bois qui craque, manœuvres nautiques précises, chaos des abordages. Et même la bataille contre la légion de Vorto (où on pourra tout de même regretter une conclusion en sens unique) donne une impression de proximité viscérale : le lecteur « sent » la mêlée, ressent la confusion d’un affrontement total. C’est là tout le paradoxe du roman : dès que Marco revient à la guerre, l’écriture prend feu et offre une narration haletante. Mais dès qu’il retourne à la politique, les pages tournent plus lentement.
A nouveau, le personnage de Richius Vantran pose les mêmes problèmes que dans le premier tome – peut-être même plus. Son cheminement psychologique manque de profondeur, d’évolution, d’impact. Il reste un héros naïf, souvent inconséquent, parfois même idiot dans ses décisions, comme si l’auteur, en voulant trop le rendre sympathique, l’affadissait jusqu’à l’horripilation. Richius semble constamment agir non par conviction mais pour répondre à une forme d’attente morale implicite. Ses motivations sont floues, parfois incohérentes, et le lecteur peine à s’attacher à ce personnage pourtant central. Il contamine même les personnages proches de lui. Ainsi, l’assassin Simon, chargé de kidnapper la fille des Vantran, se voit offrir une rédemption abrupte, presque forcée, qui tranche mal avec sa motivation principale : sauver sa femme Eris qu’importe le prix à payer. Simon, pourtant personnage dense dans son concept, devient alors une sorte de sous-Richius, soudain trop soucieux du bien général, trop vite dépouillé de ses ambiguïtés.
Heureusement, tout n’est pas à jeter. Certains personnages s’en sortent brillamment – et cela sauve largement le roman d’un affadissement total. Parmi les réussites : l’amiral Prakna, Lissien traumatisé par dix années de guerre contre Nar. Son évolution est cohérente, son passé influence véritablement ses choix, et sa vengeance finale – brutale, presque barbare – correspond parfaitement à sa psychologie. Il ne subit pas la rédemption artificielle à laquelle l’auteur soumet d’autres personnages. Il reste fidèle à sa haine, à son identité, à son histoire. Mais la figure la plus réussie demeure Biagio. Paradoxalement, alors que le Grand Dessein manque de résistance dramatique, Biagio lui-même reste fascinant. Il incarne un méchant passif-agressif intéressant. Marco réussit ici une belle étude psychologique : Biagio n’est pas simplement un tyran, c’est un homme qui rationalise ses actions, qui se regarde agir, qui doute même parfois de l’ampleur de sa propre machination. L’évêque Herrith, devenu empereur de Nar, est également une réussite : sa relation avec la jeune Lorla, son ascension, ses revirements émotionnels suite à l’utilisation d’armes chimiques contre ses opposants, créent un personnage ambigu, à mi-chemin entre la conviction religieuse et l’opportunisme.
Au final, le plus grand reproche que l’on peut faire au roman réside peut-être dans son absence d’élan final. L’histoire se conclut comme si elle était achevée. Le lecteur ne ressent ni montée dramatique, ni amorce d’enjeu supérieur pour la suite. Après plus de 700 pages (qui se lisent assez rapidement), le roman donne l’impression d’être un pont, une vaste transition entre deux actes plus forts : ce qu’il raconte n’est ni pleinement conclusion, ni véritable amorce d’un troisième tome. Oui, Marco suggère en dernière page les difficultés de régner sur un empire fracturé. Oui, on devine que la suite parlera d’ordre, d’unité et de pouvoir. Mais sur le papier, Le Grand Dessein de Marco ne parvient pas à donner un véritable appétit pour le dernier tome de la trilogie.
13/20
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