
John Marco – 2001
Dans Les Saints de l’Épée, troisième volet conclusif de la trilogie Des Tyrans et des Rois, John Marco surprend par une évolution narrative qui donne le sentiment — même si cela ne peut évidemment pas être intentionnel — qu’il a tenu compte des critiques que les lecteurs auraient pu adresser aux deux premiers tomes. L’ensemble du cycle semble soudain s’ouvrir, s’aérer, se corriger presque de lui-même. Et c’est là, sans doute, l’une des vertus inattendues de ce dernier opus : il rectifie implicitement la trajectoire de la série, comme si l’auteur avait senti ce qui n’avait pas tout à fait fonctionné auparavant et avait décidé d’emprunter une voie nouvelle.
La transformation la plus notable concerne sans aucun doute le changement de héros et de point focal narratif. Les lecteurs qui, dans les deux premiers tomes, avaient éprouvé une certaine lassitude envers Richius Vantran — prince puis roi d’Aramoor, protagoniste certes sympathique mais souvent insipide, excessivement droit, marqué par des motivations convenues et un développement personnel limité — trouvent ici un souffle neuf. Car c’est Biagio, jadis comte, désormais empereur de Nar, qui prend véritablement les rênes du récit. Personnage déjà complexe dans les deux volets précédents, il atteint ici son plein potentiel : manipulateur brillant, stratège politique redoutable, il représente précisément ce qui manquait à la série : une figure ambivalente, mouvante, changeante, humaine dans sa noirceur. Dans ce troisième tome, Marco offre enfin au lecteur ce que l’on attendait depuis longtemps : l’évolution d’un être, non pas par à-coups mais par une trajectoire qui, globalement, s’avère cohérente. Certes, son passage dans les Terres Orientales sauvages, où sa rédemption près de Breena survient de manière un peu trop rapide, manque de subtilité ; mais l’ensemble reste convaincant et donne enfin au monde de Nar une figure centrale digne de ce nom. Comparé à Richius, boy-scout tragiquement unidimensionnel, Biagio est un véritable protagoniste romanesque.
Autre correction bienvenue : l’auteur introduit une alternance de points de vue plus fluide et plus variée. Là où le premier tome restait souvent engoncé dans un angle narratif restreint, Les Saints de l’Épée, à l’instar du Grand Dessein, multiplie les voix, offrant un panorama plus large des conflits qui secouent le monde. On retrouve Richius, bien sûr — mais il n’est plus le centre névralgique du récit, plutôt un personnage secondaire entraîné dans une guerre qu’il rejoint trop rapidement, avec une motivation peu développée. Son retour dans le royaume d’Aramoor, qui aurait pu constituer l’un des pivots dramatiques du récit, s’effectue sans véritable construction, presque comme une formalité.
Parmi les nouvelles figures mises en scène, Alazrian Leth occupe une place importante. Petit-fils de Tassis Gayle, Alazrian est un jeune homme tiraillé par son ascendance à la fois talistanienne et triine. Il apporte un vent de fraîcheur à la narration : c’est un regard neuf sur le monde, un personnage tiraillé, conscient de l’ombre colossale de son grand-père et désireux d’un avenir différent. Cependant, le choix de lui greffer une dimension magique, soi-disant mystique, apporte finalement peu au récit. On y retrouve le même ressort narratif déjà employé avec Tharn dans le premier tome : une forme d’élu sauvage, traversé par une force mystérieuse. Le parallèle est trop marqué, et la nouveauté promise par Alazrian s’en trouve un peu amoindrie. Toujours dans les seconds couteaux, on notera le couple formé par Redburn et Breena, frère et sœur issus des contrées plus rudes de Nar, et qui fonctionne comme un prisme intéressant pour découvrir d’autres régions du monde. Leur culture, fondée sur la rudesse, la fidélité tribale, les traditions équestres, rappelle cependant un peu trop les Rohirrim du Seigneur des Anneaux. On aurait aimé une originalité culturelle plus affirmée. Leur présence demeure plaisante, mais leur ombre tutélaire — celle de Tolkien — est trop visible pour qu’ils acquièrent une identité propre.
Le véritable échec de ce troisième tome réside cependant dans son antagoniste : Tassis Gayle, roi du Talistan. Là où ledit royaume, dans le premier livre, apparaissait comme un petit royaume périphérique, presque comme de la chair à canon pour les jeux de pouvoir de Nar, il devient soudain une menace mondiale capable de déployer une guerre totale. La transition est brutale, peu crédible. Pire encore, Tassis n’est pas bien écrit. Loin d’être inquiétant, il en devient caricatural. L’élément pourtant prometteur — sa relation tendre, presque paternelle, avec son petit-fils Alazrian — s’efface dès la première moitié du récit. Après avoir offert une évolution morale à Biagio, John Marco cherche manifestement à offrir au lecteur un nouvel ennemi, un tyran absolu, symbole de la folie guerrière. Mais il bascule trop rapidement dans le caricatural : on se retrouve avec un despote violent, imprévisible, tuant ses conseillers pour affirmer son autorité ou parce qu’il ne souhaite pas qu’on le contredise. Le problème n’est pas tant qu’il soit fou : c’est qu’il soit une folie sans profondeur, sans nuance, sans tragédie personnelle à explorer. Il perd ce qui aurait pu lui donner une épaisseur humaine et ne suscite ni crainte ni empathie.
Comme dans le second tome, ce sont les Lissiens qui donnent au roman ses plus belles pages. Peuple fier, insulaire, presque mythique, les habitants de Liss semblent vivre au-dessus des querelles ordinaires. Leur arc narratif est probablement le plus réussi du roman. On suit la reine Jelena, souveraine déterminée à préserver sa nation, et Kasrin, marin renégat dont la romance avec la reine est certes prévisible mais demeure lisible. Mais la véritable réussite, c’est l’ensemble de la guerre dans l’archipel : les manœuvres navales, les embuscades maritimes, les combats d’éperonnage et de feu sont décrits avec une précision saisissante. Marco excelle dans les scènes de bataille, et notamment dans la subtilité des affrontements marins.
Dans les passages consacrés à la grande guerre qui s’annonce, Marco démontre une maîtrise remarquable dans la peinture des armées convergentes, la gestion de plusieurs fronts, la capacité à faire sentir l’absurdité et la violence des conflits ainsi que sur le souffle épique qu’il parvient à maintenir de manière continue. Il s’en sort certes mieux dans les guerres d’usure et dans la description des mentalités militaires que dans les fulgurances héroïques ou les batailles décisives, mais l’ensemble demeure convaincant. En effet, sur la trilogie entière, on ne peut qu’admettre que John Marco possède une vraie plume, accessible, fluide, jamais exagérément lyrique. Il propose des romans très longs, mais qui se lisent avec une aisance certaine. Dans Les Saints de l’Épée, cette qualité est toujours présente : le style est maîtrisé, direct, sans surcharge.
Reste que certains rouages du récit grincent. La facilité avec laquelle les plans de Biagio, pourtant complexes, aboutissent tous sans accroc finit par lasser : comment croire qu’une campagne militaire impliquant des nations différentes, aux intérêts divergents, puisse se synchroniser au jour près après des mois de préparation ? Cette convergence parfaite, presque magique, enlève de la crédibilité à un récit qui, paradoxalement, cherche à être réaliste. Quant au final, il est clairement trop happy ending pour une saga qui avait jusque-là cultivé les nuances de gris : Richius retrouve son royaume et la paix ; Biagio élimine ses rivaux et consolide son empire ; Alazrian découvre enfin sa voie ; Kasrin obtient amour et reconnaissance et Liss sort grandie de la guerre. Cette harmonie générale laisse un arrière-goût étrange, trop doux pour une trilogie pourtant sombre dans ses débuts.
Au terme de cette fresque épique, il faut reconnaître que John Marco pourrait difficilement s’en sortir mieux pour une première trilogie. L’univers est riche, la narration ample, les personnages nombreux, les ambitions élevées. Les qualités sont réelles : souffle épique, scènes de bataille maîtrisées, narration fluide et univers plus ou moins cohérent. Pourtant, il manque quelque chose. Une étincelle. Un élément inoubliable. Un personnage qui resterait parmi les grandes figures de la fantasy moderne. Une fois la dernière page tournée, Les Saints de l’Épée laisse le lecteur satisfait, parfois admiratif, mais rarement bouleversé. Le souvenir s’efface vite, ne laissant que quelques scènes ci et là. La trilogie se veut épique ; elle ne parvient qu’à être solide. Elle se veut marquante ; elle ne réussit qu’à être plaisante.
13/20
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