
Paulo Coelho – 1988
Paulo Coelho présente L’Alchimiste comme un roman initiatique, l’odyssée poétique d’un jeune berger andalou nommé Santiago, lançant sa quête du « Trésor » aux pieds des Pyramides d’Égypte. Mais très vite, au fil des pages, une impression tenace s’impose : on ne lit pas véritablement un roman, mais plutôt un essai philosophique déguisé, habillé d’une narration minimaliste qui sert avant tout de support aux maximes spirituelles. Lire L’Alchimiste, c’est se retrouver dans une zone littéraire étrange : ni vraiment roman, ni vraiment essai,
ni vraiment philosophie rigoureuse. Une sorte de fable moderne, enrobée de réflexions à portée universelle, mais souvent déclamées de manière artificielle. C’est précisément ce caractère hybride — et disons-le franchement, parfois bancal — qui rend l’ouvrage difficile à classer, encore plus difficile à noter, et surtout compliqué à considérer comme une œuvre littéraire accomplie.
Dès les premières pages, Santiago marche sur les terres d’Andalousie, observe une église en ruines, parle à son mouton et se laisse guider par un rêve récurrent. Le décor pourrait être riche : les plaines arides andalouses, les marchés de Tanger, l’oasis d’Al-Fayoum, le désert brûlant, les tentes chamelières, les pyramides majestueuses… Et pourtant, ces espaces restent en surface. Ils sont dessinés à grands traits, comme si l’auteur se contentait d’esquisser un arrière-plan neutre pour mieux y greffer ses idées. Le monde du roman ne respire pas : on ne sent ni l’odeur du sable chauffé, ni la densité des foules tangerines, ni le silence écrasant du désert. Les péripéties, quant à elles, sont extrêmement convenues : un rêve qui annonce une quête ; un mentor mystérieux (Melchisédek) ; une perte d’argent pour tester la foi du héros ; un désert qui sert de métaphore intérieure ; une femme-oasis (Fatima), sans véritable existence, simple station émotionnelle et un maître ultime (l’Alchimiste) qui délivre la leçon finale.
On suit une structure narrative tellement archétypale qu’elle en devient prévisible. Il n’y a pas de densité dramatique, pas de rebondissements réels, pas de tension psychologique. Santiago n’évolue pas en tant que personnage : il se laisse simplement porter de scène en scène pour écouter des leçons. Il s’agit d’un support sur lequel Coelho accroche des aphorismes.
Le style de Coelho repose presque entièrement sur la délivrance de phrases à portée universelle. À chaque dialogue, que ce soit avec la gitane de Tarifa, le commerçant de cristal à Tanger, l’Anglais obsédé par l’Alchimiste, ou l’Alchimiste lui-même, on retrouve la même structure : 1. Santiago dit quelque chose d’ordinaire. 2. L’interlocuteur lui répond par une phrase énigmatique. 3. Santiago médite. 4. L’auteur glisse une petite maxime. Le procédé est tellement répétitif que le lecteur a l’impression de feuilleter un recueil de citations vaguement philosophiques, façon mosaïque de petites sentences inspirantes que l’on pourrait retrouver sur les réseaux sociaux. Toutes les discussions sont construites comme des prétextes au discours motivant. On n’est ni dans la profondeur psychologique, ni dans le naturalisme des dialogues, ni dans un échange d’idées. Le style n’est pas mauvais en soi, mais il est tellement simple, tellement lisse, que la narration finit par ressembler à une rivière calme où rien ne se passe vraiment.
Le succès monumental de L’Alchimiste ne s’explique pas par sa qualité littéraire — qui reste discutable — mais par sa fonction thérapeutique et universelle. Le livre est simple. Le livre est court. Le livre est rassurant. Le livre parle de destin et d’accomplissement. Le livre dit au lecteur qu’il peut devenir la meilleure version de lui-même. Et qu’il possède déjà en lui les réponses. Il coche toutes les cases d’un roman-boussole. Il rassure. Il encourage. Il valorise le lecteur. C’est un objet psychologique plus qu’un objet littéraire.
Pour un lecteur qui aime les récits riches, les personnages fouillés, les constructions littéraires complexes, les dialogues authentiques, les tensions dramatiques — bref, pour quelqu’un qui cherche de la littérature, pas un manifeste spirituel —, L’Alchimiste peut devenir un livre frustrant. Ce n’est pas un roman dans lequel : on observe la transformation intérieure de Santiago à travers des scènes réalistes ; on voit un monde s’animer ; on comprend les motivations des personnages (qui restent floues voire énigmatiques) ; on suit une trajectoire psychologique profonde. Le roman est un prétexte, une promenade dans le désert pour entendre des maximes. Ce n’est pas un mauvais livre. Mais ce n’est pas vraiment un livre littéraire. C’est une fable moderne, belle pour certains, creuse pour d’autres, mais dont la réception dépend entièrement de ce que l’on vient y chercher. Pour un lecteur exigeant, recherchant un cheminement narratif profond où se distillent subtilement les idées, L’Alchimiste apparaît comme une œuvre trop simplifiée, trop proche des discours de développement personnel, et trop éloignée de la littérature véritable.
i/20
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